De l’amour à l’ère des réseaux sociaux

Résultat de recherche d'images pour "tinder"

Les applications mobiles nous permettant de faire des rencontres amoureuses n’ont cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années. Comme avec la plupart des services numériques, nous avons tendance à penser qu’en matière de séduction, ce type d’outils technologiques peut se substituer aux usages précédents sans pour autant altérer son objet. En d’autres termes, il existe une croyance selon laquelle l’usage des applications de rencontre serait neutre, dans le sens où il n’affecterait pas la qualité des relations interindividuelles. Dans cet article, je vais m’employer de démontrer en quoi cette conception est erronée, puis en souligner les dangers, avant de poser la question d’une alternative viable.

 

Limitations de nos capacités d’initiative et marchandisation des relations

Dans Remplacer l’humain, critique de l’automatisation de la société, Nicholas Carr évoque le point commun entre les géants du numérique et d’autres réseaux sociaux : ceux-ci cherchent à automatiser complètement nos requêtes afin de limiter nos prises d’initiative. Il en va de même pour les applications de rencontre (que l’on appellera ici les lovapplis) : grâce à la possibilité de “trouver” des partenaires à proximité, de pouvoir les “liker” ou les “disliker” à tour de bras, elles font naître en nous l’espoir de se débarrasser une bonne fois pour toutes des aspects chronophages de nos relations personnelles, et donc, de rationaliser un pan entier de notre vie.

La conception des relations sous-jacente à cette approche s’apparente à celle que chérit le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg : le partage “sans friction”, qui vise à supprimer toute notion d’effort dans la sociabilité.  Pour reprendre les mots de Nicholas Carr, « il y a cependant quelque chose de foncièrement dérangeant à vouloir appliquer des normes de productivité standardisées dans le cadre de nos rapports avec autrui, comme s’ils étaient comparables à des échanges de données ou à des transactions financières qu’il s’agirait de fluidifier. Les individus ne sont pas des ordinateurs qui communiquent entre eux par réseaux interposés. La sociabilité nécessite d’établir une relation de confiance, d’apprendre les règles de savoir-vivre et de faire des sacrifices. Autant d’aspects qui, aux yeux des technophiles, représentent une perte de temps et comportent une quantité d’inconvénients. Supprimer les frictions ne renforce pas le lien social, au contraire, cela le fragilise et lui confère une dimension marchande ».

La dimension marchande est particulièrement frappante dans le cas des applications de rencontre. Sur le marché des matchs, il y a une offre et une demande, et vous, le client, êtes le roi : dans le rayon des rencontres, vous pouvez balayer d’un revers de doigt les gens dont le profil ne vous satisfait guère, comme s’ils étaient de vulgaires biens consommables. Le problème majeur de cette facilité apparente offerte par les lovapplis — au-delà de sa fâcheuse tendance à réduire les individus à l’état d’objets triables à merci au lieu d’inviter à considérer leur valeur intrinsèque, c’est qu’elle risque de galvauder les vertus qui, il y a peu encore, étaient considérées comme essentielles pour mener une vie amoureuse pleinement épanouie : l’attente dans la séduction, la persévérance, et l’audace.

En effet, à quoi bon avoir des attentes envers quelqu’un et persévérer quand vous savez pertinemment que d’autres matchs vous attendent ? Et pourquoi faire preuve d’originalité ou de courage, alors que vous risquez de vous faire zaaper si vous faites un pas de travers ?

Cette limitation de nos prises d’initiative pourrait bien, à l’avenir, être amplifiée par des algorithmes toujours plus intelligents, qui nous présenteraient exclusivement des profils adaptés à nos préférences, à l’instar des moteurs de recherche qui anticipent nos besoins. Dans ce cas, nous aurions affaire à de véritables moteurs de recherche amoureuse, au grand dam du hasard, de la liberté, et de la spontanéité.

« Je ne doute pas que, d’ici quelques années, les moteurs de recherche répondront à la majorité de nos requêtes avant même que nous les formulions. Ils sauront à l’avance ce que nous voulons chercher. » Ray Kurzweil, inventeur à la tête du département d’ingénierie de Google. 

 

L’homogénéisation des normes de séduction

Résultat de recherche d'images pour "black mirror  nosedive"
Extrait de Nosedive, le premier épisode de la saison 3 de la série Black Mirror, qui dépeint avec brio une société où les applications numériques corrompent les relations interindividuelles

Les lois du marché sont implacables. Avec les lovapplis, il n’y a pas d’entre-deux : soit on vous prend, soit on vous jette à jamais. Vous n’aurez pas l’occasion de vous racheter après avoir fait une mauvaise première impression. Ainsi, pour avoir la chance d’être l’heureux liké par une personne pressée qui scrutera votre profil en l’espace d’une seconde, vous avez intérêt à optimiser votre profil pour répondre aux exigences élevées des autres utilisateurs. Pour cela, rien de mieux que de s’aligner sur ce qui marche : des photos aux descriptions en passant par les sujets de conversation, tout sur la plateforme est en proie à la standardisation, et donc, à la perte d’originalité et de saveur.

Si évidemment, la standardisation des normes de séduction n’est pas un phénomène nouveau, je pense qu’elle est particulièrement amplifiée par les lovapplis.

 

L’effet d’éviction : quand le numérique se substitue à l’expérience réelle et la déprécie

Les lovapplis ne s’inscrivent pas vraiment en complémentarité avec les usages classiques de la séduction. En fait, elles les remplacent, et ne pas sauter dans le wagon numérique, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir créer de liens intimes. Snapchat me semble occuper une place particulièrement importante dans ce virage : permettant d’envoyer des photos et des messages éphémères, il est devenu un outil privilégié d’échange intime, mais toujours virtuel et différé, avec des partenaires ou des “crushs”.  Le hic, c’est que depuis l’arrivée de ce genre d’outils, il nous est plus difficile de séduire une personne hors ligne, surtout si celle-ci est sollicitée par son écran, au point de perdre de vue son environnement immédiat. Comment pouvons-nous laisser s’installer une atmosphère de séduction si, avec nos smartphones à la main, nous nous comportons comme des fantômes qui errent entre deux mondes ?

Certes, l’égarement de notre esprit n’est pas un phénomène nouveau. Mais, pour reprendre les mots de Nicholas Carr encore une fois, « nous n’avons jamais porté sur nous un appareil qui nous happe et nous distraie à ce point. En nous connectant à un ailleurs virtuel, le smartphone nous rend absents au monde environnant : il nous isole de ce qui se passe ici et maintenant. » De fait, la façon — frénétique, peu maîtrisée — dont nous utilisons les smartphones aujourd’hui redéfinit la place de la séduction dans nos société : elle tend à la limiter de plus en plus à la sphère numérique. Cela se traduit par des comportements d’attraction-répulsion à l’égard des lovapplis : nombreux sont ceux qui les installent puis les désinstallent pour enfin les réinstaller, comme s’ils savaient qu’au fond, ça se passe désormais ici, et que ne pas y être, c’est rater sa chance.

 

Le vertige du choix

Même si j’ai personnellement expérimenté tout ce dont je vous parle — question d’éthique —, cette question me taraude plus particulièrement. Loin d’être une aubaine, la multiplication des possibilités de faire des rencontres peut générer du stress — comment puis-je être sûr de faire le bon choix parmi toutes ces personnes ? Et vais-je réussir à parler à toutes celles qui m’intéressent ? — et de l’insatisfaction, puisque vous ne serez jamais certain d’avoir créé des liens avec la bonne personne, tout comme vous ne pourrez pas parler à tout le monde de manière convenable. Face à un tel vertige, le risque est d’être incapable d’effectuer un choix et donc, de ne jamais s’engager pleinement dans une relation.

 

Pour conclure ? 

Les effets pervers des lovapplis que j’ai identifiés dans cet article mériteraient d’être approfondis — tant sur la question de leur existence véritable que sur celles de leur cause et de leur impact, mais il me semblait important de vous partager ma vision sur le sujet.

Ce qu’il faut retenir, c’est que ces effets ne sont pas tant la conséquence du numérique lui-même que de l’usage majoritaire que nous en faisons, un usage fortement influencé par les concepteurs d’applications — les architectes du choix, comme diraient Thaler et Sunstein —  et par les valeurs dominantes de l’économie néolibérale. En d’autres termes, ils ne sont pas la conséquence nécessaire de l’introduction du numérique dans nos vies sentimentales, mais sont le fruit de comportements et de choix qui auraient pu ne pas être adoptés.

Par ailleurs, le fait que je me focalise sur les effets pervers des lovapplis ne veut pas dire qu’elles n’ont que des mauvais aspects. Un usage modéré de ce genre d’applications, s’il réintroduit de la lenteur, de la persévérance et de la prise d’initiative dans nos relations sentimentales tout en évitant d’emprisonner la création de celles-ci dans la sphère numérique me semble être possible, bien que je n’en sois pas partisan.

En revanche, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la contingence de cet usage des applications ne signifie pas qu’aujourd’hui leur impact est neutre : certes, nous pourrions les utiliser autrement, mais de fait, l’usage que nous en faisons actuellement tend à redéfinir notre conception des relations amoureuses, où l’effort, l’originalité, la durée et la confiance semblent quelque peu dévalorisés.

Bertrand T. Roth

Je vais probablement rééditer cet article dans les prochains jours afin de préciser ma pensée et de nuancer certains de mes propos si nécessaire, en attendant, je vous invite à partager vos avis respectueux sur la question. 

 

Les véganes, ces hippies qui vivent dans le monde des bisounours

Cette phrase vous frappe par son manque de nuance ? C’est bien, vous êtes normalement constitué.e : il est évidemment absurde de généraliser quelques comportements marginaux à l’ensemble d’un mouvement. Vous aurez peut-être même remarqué qu’il s’agit d’un sophisme visant à caricaturer les idées défendues par les promoteurs des droits des animaux pour mieux les écarter : la fameuse technique de l’homme de paille.

L’usage de ce genre d’arguments trompeurs est vraiment quelque chose qui me révolte, et j’aimerais vraiment que chaque citoyen soit intellectuellement armé pour s’en protéger – quitte à être végane, autant être idéaliste. Ce qui m’embête, c’est qu’aujourd’hui encore, certains véganes (et beaucoup de végétariens, aussi) donnent du grain à moudre à nos détracteurs par leurs comportements ou leurs propos. Une aubaine pour certains individus prêts à exploiter chaque dérapage pour taper sur le véganisme.

Ainsi, je vous propose dès maintenant de passer en revue les comportements et propos qui non seulement nuisent à la crédibilité du mouvement animaliste  et ouvrent un boulevard à nos détracteurs, mais qui en plus peuvent s’avérer dangereux. Qu’on se le dise : ces comportements sont minoritaires, et c’est justement parce qu’ils nuisent à cette cause noble qu’il est souhaitable de les dénoncer.

 

La propagation de mythes alimentaires

“Les êtres humains sont biologiquement herbivores” . Le refrain s’est peu à peu fait une place dans le milieu des végés (merci Gary). Les hommes ont la même dentition que les gorilles, des intestins plutôt longs… donc ils seraient faits pour ne manger que des légumes, et le carnisme (le fait de manger de la viande, en gros) ne serait qu’une simple erreur de parcours commise par l’humanité. Sauf que… ce point de vue va juste à l’encontre du consensus scientifique sur le sujet. En effet, il ne fait plus aucun doute quant au fait que l’homme est omnivore (c’est-à-dire qu’il peut manger de tout) et que manger de la viande et des produits d’origine animale n’était pas qu’une simple option, mais une nécessité vitale… jusqu’au XXème siècle.

En effet, avant le XXème siècle, la seule possibilité d’obtenir de la vitamine B12 (nécessaire au bon fonctionnement neurologique) était de manger des produits d’origine animale. Depuis qu’on peut la cultiver en laboratoire (1948), il est possible de s’abstenir de la consommation d’animaux tout en restant en bonne santé, pour peu que l’on assure ses apports en B12, avec des compléments. Et il n’y a aucun mal à ça : vous pouvez envoyer balader celui ou celle qui vous dira que ce n’est pas naturel. Avoir un ordinateur, vivre dans une maison, protéger ses rapports sexuels et manger des médicaments, c’est pas naturel non plus. Pourtant, c’est bien d’en avoir la possibilité, je crois.

En revanche, ce qui est grave, c’est de propager le mythe selon lequel on est faits pour manger des légumes, en tirant la conclusion qu’il n’y a pas besoin de se complémenter en rien du tout. Je le répète : il est nécessaire de se complémenter en vitamine B12. Aussi faut-il veiller à ses apports en vitamine D, en iodes et en oméga 3. C’est pas compliqué, mais faut le faire. Autrement, on risque de mettre en danger notre santé et celle des autres. Oui, ce n’est pas naturel, mais si ça permet de vivre en paix avec sa conscience, on s’en fiche.

En y pensant, se complémenter en B12 permet de répondre à un besoin éthique (en l’occurrence ne pas nuire à des êtres sensibles), dont la satisfaction me semble toute aussi importante que celle des besoins purement physiologiques tels que manger et boire. La boucle serait donc bouclée.

 

Le mépris pour la science et l’adhésion peu critique aux médecines alternatives

Si certains végétariens et végétaliens ne se complémentent pas, c’est qu’ils n’ont pas nécessairement connaissance des enjeux de santé. Pour autant, j’ai pu croiser des gens qui refusaient ouvertement de prendre des compléments alimentaires sous prétexte qu’ils ne voulaient pas enrichir les lobbies pharmaceutiques.

Alors oui, les industries pharmaceutiques ne sont pas exemptes de tout reproche. Mais dire qu’elles “ont inventé la soi-disant nécessité de se complémenter en B12 juste pour faire du profit“, c’est non seulement incorrect, mais aussi, encore une fois, dangereux.

Le combo, c’est quand ce genre de propos s’associe à une sympathie prononcée pour les pseudo-médecines. Clairement, là, on doit parler de moins de 10% des végés (je ferai une enquête prochainement). Mais puisque mon but est justement de dénoncer certaines opinions potentiellement nuisibles au mouvement, je me lance.

Je vois régulièrement circuler des posts qui vantent les mérites de l’homéopathie. Doit-on encore rappeler que son efficacité thérapeutique n’est pas supérieure à celle d’un placebo, et qu’en plus, beaucoup de ses ingrédients sont des produits d’origine animale ? Plus généralement, un ensemble de médecines alternatives (notamment le soin par des régimes qui excluent des catégories d’aliments comme les céréales ou les graisses) semblent être appréciées par une frange minoritaire des végétariens et végétaliens – on peut noter que ce phénomène n’est certainement pas spécifiques aux gens qui ont renoncé à consommer des animaux. A la rigueur, ce n’est pas grave si l’on adhère à des médecines alternatives en complément des soins médicaux et hospitaliers. Le problème, c’est quand on rejette ces derniers pour s’en remettre entièrement à des pratiques dont l’efficacité thérapeutique laisse à désirer. Il en est de même avec toutes les croyances : lorsqu’elles restent à leur place, ça ne pose pas spécialement problème. Mais lorsqu’elles empiètent sur des connaissances bien établies, le bat blesse. 

 

Les insultes envers les éleveurs

Dans le genre contre-productif, on excelle. Le problème de la viande est collectif. Vu la situation financières catastrophique des éleveurs d’aujourd’hui, il n’est plus question de leur taper dessus mais de les inviter à se reconvertir.

 

Le manque de vision politique stratégique 

Hélas, il me semble que cette tare est bien plus répandue que les deux précédentes. Il n’est en effet pas rare de voir des individus condamner les initiatives dont l’ambition n’est pas l’abolition immédiate de l’exploitation animale. Pourtant, certaines de ces initiatives (comme la campagne de L214 pour la fin de la vente d’oeufs en provenance d’élevages en batterie) permettent d’obtenir des avancées nettement positives pour les animaux à court terme, sans pour autant faire perdre de vue l’objectif final qu’est l’abolition de l’exploitation animale. Ainsi, les pressions exercées sur les industriels et les politiques pour qu’ils prennent des mesures améliorant le sort des animaux dès maintenant est une très bonne chose. Condamner par principe et sans discernement les associations qui essaient d’obtenir des petites victoires ciblées dès aujourd’hui, c’est non seulement faire preuve de dogmatisme, mais aussi méconnaître les mécanismes du changement dans la société, qui ne peut généralement pas être pérenne sans l’approbation de l’opinion publique. D’où l’importance pour les associations animalistes de composer avec cette réalité et d’adapter leur programme en conséquence (le collectif Animal Politique en est un très bon exemple). N’en déplaise aux partisans de l’abolitionnisme immédiat, même s’il s’agit là d’une proposition rationnelle et souhaitable, nos concitoyens et nos institutions n’y sont pas encore prêts. Pour l’heure, il faudra se contenter d’avancées progressives.

 

Finalement, toutes ces dérives ont au moins une origine commune : la méconnaissance de la démarche critique. Pour moi,  c’est un outil permettant d’appréhender de nouvelles idées (avec prudence, sans juger) et même d’en défendre de belles tout en restant crédible. Elle permet aussi aux citoyens de ne pas être trop crédule face à certains discours. Quand je pense que des politiciens justifient la baisse de l’ISF au nom de la théorie du ruissellement (pourtant invalidée par le FMI et l’OCDE), et que certains praticiens de médecines alternatives demandent à leurs clients cancéreux d’arrêter les soins à l’hôpital parce que les ondes y sont mauvaises (histoire vraie), je me dis que c’est important de se reposer sur des connaissances fiables, des sources. Qu’attend-on pour enseigner cette démarche critique à l’école ? On pourrait enfin envoyer balader les gens qui sortent des choses aussi grosses que le titre de cet article 🙂

 

 

Face à Tiphaine Lagarde, Emmanuel Todd enterra l’esprit critique

Je ne connais pas vraiment Emmanuel Todd. J’ai du l’apercevoir une fois ou deux sur un plateau télé, et lire quelques passages de ses bouquins dans la presse, sans approfondir. On l’aura compris, je ne suis pas un expert de sa pensée, et c’est pourquoi je ne me permettrai pas d’émettre un jugement sur ce qu’il a pu dire ailleurs que sur le plateau de C Politique, le dimanche 10 septembre. Par conséquent, dans ce post, il sera seulement question des propos qu’il a pu tenir à cette occasion — et rien d’autre.

Ce soir là, l’intellectuel partageait son analyse de l’animalisme et de l’antispécisme, dont l’invitée Tiphaine Lagarde faisait la promotion — si ces termes ne sont pas clairs pour vous, je vous conseille de regarder la vidéo ci-dessus. L’absence de rigueur philosophique des propos alors tenus par Emmanuel Todd mérite que l’on s’y attarde. Analyse :

1. “Manger trop de viande c’est pas bon pour la santé, mais l‘abattage dans des conditions décentes est une chose très nécessaire”. Etre un intellectuel c’est bien, dire des choses scientifiquement valides, c’est mieux. Puisque le propos est axé sur la santé, répondons sur ce plan.

Il n’est plus nécessaire d’abattre des animaux. Depuis la découverte de la vitamine B12 et la mise au point de ses moyens de culture bactérienne (1947), il est possible de se passer de viande (et de produits d’origine animale) sans compromettre sa santé. C’est pourquoi les recommandations nutritionnelles officielles de nombreux pays reconnaissent la viabilité du végétalisme, lorsqu’il est accompagné d’une complémentation suffisante en vitamine B12. Ainsi, abattre des animaux a beau être la norme, cela ne signifie pas pour autant qu’il est encore indispensable de le faire. Justifier aujourd’hui la consommation de viande par sa nécessité, c’est au mieux faire preuve d’ignorance, au pire mentir sciemment.

2. “Je trouve cette idée d’égalité des espèces vivantes (de l’homme et des autres espèces) extrêmement inquiétante sur le plan philosophique. Il s’agit d’un antihumanisme radical”. Une affirmation aussi grosse exige normalement une démonstration solide. Hélas, ce sera pour une autre fois. Pour le moment, on ne sait en quoi le fait de prendre en compte les intérêts de tous les êtres sensibles est “extrêmement inquiétant sur le plan philosophique”. On sait juste que c’est radicalement contraire aux valeurs de l’humanisme. Mais de quoi parle-t-on, au fait?

L’humanisme est un mouvement philosophique pluriel. Durant la renaissance, certains penseurs revendiquaient la supériorité de “l’homme-dieu” sur les autres espèces animales au nom de l’humanisme, tandis que d’autres philosophes affirmaient au contraire que l’humanisme ne s’oppose pas nécessairement à une prise en considération de la condition animale. Pour en savoir plus, lisez ce très bon article.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’humanisme est un courant de pensée diversifié dont certains penseurs ont reconnu l’intérêt de la question des droits des animaux. De ce fait, il est absurde de dire que l’antispécisme et l’animalisme s’opposent radicalement à l’humanisme.

3. “Poser l’homme comme différent et supérieur aux autres espèces est un acte fondateur du progrès”.  On comprend désormais qu’il appartient à l’école de l’humaniste “homme-dieu”, plutôt hostile à la reconnaissance des intérêts des animaux. Son propos implique qu’asseoir la supériorité de l’homme sur les autres espèces est une condition nécessaire du progrès, et que lui ôter cette supériorité constituerait un recul du fameux progrès. Encore une fois, affirmation aussi grosse exigerait une démonstration. Déjà, de quel progrès parle-t-on? Un progrès moral? Un progrès matériel? Retenons par défaut cette définition : le progrès est l’évolution régulière de l’humanité vers un but idéal.

Selon Emmanuel Todd, ce mystérieux accomplissement de l’humanité passerait nécessairement par l’exploitation et la mise à mort d’animaux non-humains. Personnellement, quand je regarde les conditions misérables dans lesquelles travaillent les employés d’abattoirs, quand j’écoute leurs témoignages sur les souffrances psychologiques qu’ils endurent, quand je constate les effets néfastes l’élevage sur l’environnement, je me permets d’émettre quelques doutes sur l’idée que l’exploitation animale mènerait au progrès de la civilisation.

Ah, au fait. La supériorité, ça ne veut pas dire grand chose. On peut être supérieur à quelqu’un sur tel ou tel plan, mais ça n’implique rien d’autre. Mes performances intellectuelles et sportives mesurables sont supérieures à celles d’un bébé de 3 mois, et alors? Est-ce que cela me confère un droit quelconque à traiter cet être comme bon me semble? Revenons à la raison. Peut-être que l’homme dispose de la parole et qu’il a de plus grandes facultés intellectuelles que les poissons, mais cela ne justifie en aucun cas le fait d’exploiter et de mettre à mort des individus appartenant à d’autres espèces, surtout quand ce n’est plus nécessaire.

4. “On est dans une société qui ne va pas bien (mortalité, pauvreté, chômage), cela appelle à une solidarité humaine. Voir des gens se passionner pour les animaux dans ce contexte, c’est le symptôme désagrégation morale et idéologique de notre époque”. Parce que c’est bien connu, les causes sont mutuellement exclusives, et l’on ne peut pas avoir de la considération pour les animaux tout en ayant de l’empathie pour les humains. Non mais sérieusement, je trouve grave qu’un discours aussi fallacieux soit tenu sur un plateau télé par quelqu’un qualifié “d’intellectuel.” Il s’agit là d’un faux-dilemme, comme s’il fallait choisir entre compassion avec les animaux et compassion avec les humains, alors que celles-ci ne sont en aucun cas contradictoires, bien au contraire.

On peut aussi se demander en quoi le fait de se passionner pour les animaux est contraire aux luttes contre la mortalité, la pauvreté et le chômage. Il me semble que ces questions sont du ressort des pouvoirs publics et notamment des ministères concernés. Bien sûr, des associations peuvent également prendre part à ces luttes. Mais l’existence d’associations de promotion des droits des animaux n’entrave pas ces luttes. Si j’étais cynique, je dirais même que la progression du véganisme permettrait de réduire la mortalité liée à la consommation de viande transformée, que la reconversion des éleveurs permettrait de les sortir de la pauvreté qu’ils connaissent aujourd’hui, et que la transition du système économique vers le véganisme pourrait être créatrice d’emplois.

Concernant la désagrégation morale et idéologique de notre époque, si la morale consiste à revendiquer une prétendue supériorité sur les animaux pour les massacrer, alors non merci, j’en veux pas. En revanche, si l’on reconnait qu’un principe moral fondateur de notre société est qu’ “il est mal de tuer un individu lorsque ce n’est pas justifié“, alors on peut affirmer que l’animalisme, loin de constituer une régression morale, s’inscrit totalement en cohérence avec un principe moral très répandu.

5. “Je suis extrêmement choqué par l’emploi du mot holocauste”.  On entre sur un terrain plus subjectif. L’emploi du mot holocauste pour désigner le massacre des animaux peut effectivement choquer quelqu’un qui considère que les animaux sont des êtres inférieurs et que les comparer à l’homme est insultant pour ce dernier. Mais il faut bien comprendre que l’emploi de ce mot n’a pas vocation à dévaloriser les victimes de l’Holocauste, surtout de la part de quelqu’un qui considère qu’il faut prendre en compte les intérêts de tous les êtres sensibles.

Cela dit, pour être juste, il y a bien une différence fondamentale entre l’Holocauste et le massacre animal. Les individus victimes du nazisme l’ont été “parce qu’ils étaient juifs” (notamment), au nom d’une idéologie haineuse, tandis que les victimes animales sont tuées parce qu’elles peuvent répondre à nos besoins. Peu de gens sont consciemment spécistes et haineux envers les animaux : ils leur font du tort indirectement, par leurs achats, par exemple. Bien sûr, le fait que les animaux soient utilisés pour se nourrir ou se vêtir s’accompagne parfois d’une vision dévalorisante des bêtes, servant sans doute à réduire la dissonance cognitive des consommateurs. Mais le fait qu’il s’agit d’animaux non-humais n’est pas la première raison pour laquelle on les tue, et c’est d’ailleurs ce qui explique la sympathie assez fréquente des gens à l’égard des images de vaches ou de cochons, et le malaise qu’ils éprouvent lorsqu’on évoque leur mise à mort — tel est le paradoxe de la viande.

Autrement, il y a effectivement des similitudes entre Holocauste et massacre animal : négation des intérêts d’êtres sensibles, chosification d’individus, entassement dans des baraques à l’écart de la société, maltraitance et mise à mort massive, etc.

C’est tout ce que j’avais à dire sur ce point.

Conclusion

Devant conclure rapidement, je dirai simplement que j’ai été extrêmement choqué par l’emploi massif d’arguments fallacieux et de raccourcis philosophiques grossiers par un intellectuel assez médiatisé. Ne sachant pas ce qu’il dit par ailleurs, je vais simplement suggérer que l’animalisme n’est pas sa tasse de thé, qu’il n’avait donc pas beaucoup réfléchi à la question, ce qui expliquerait ses positions peu développées. Nous avons au moins devant nous l’exemple qu’il n’est pas souhaitable de s’exprimer sur un sujet sans s’être interrogé sérieusement, et que même si un intellectuel est (peut-être) bon dans son domaine de réflexion, il peut avoir des raisonnements assez primitifs et erronés dans d’autres.

Cela me fait souligner l’importance de la formation d’un esprit critique, qui permet d’éviter de dire des choses absurdes sur tel ou tel sujet, même lorsqu’on ne s’y connait pas. Si aiguiser votre esprit critique vous intéresse, la zététique et la psychologie sociale seront de bon conseil.

Herlock Sholmes

 

 

Peut-on moraliser la filière viande?

L’idée d’ôter la vie à des êtres sensibles suscite généralement l’inconfort, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans le système de valeur des individus. Peu de gens raisonnables défendent ardemment et érigent en idéal la mise à mort d’êtres sensibles, fût-ce au nom de la satisfaction de besoins vitaux. Généralement, les gens qui mangent de la viande ne montrent d’ailleurs aucun signe d’hostilité envers les animaux d’élevage.  Pourtant, la production de viande implique inéluctablement la souffrance et la mise à mort de ces êtres. Tel est le paradoxe de la viande, bien décrit par Enrique Utria.

Cette production semble en fait contraire à la morale commune, c’est-à-dire à la règle de conduite généralement admise selon laquelle “il est mal de tuer” un individu lorsque ce n’est pas justifié, peu importe l’espèce à laquelle il appartient [1]. En effet, dans la mesure où il existe des alternatives végétales à la viande,  en consommer ne constitue plus une nécessité vitale [2]. Ainsi, le fait que les abattoirs existent encore ne saurait être justifié par un principe de survie et contrevient de fait au précepte moral en question.

Dès lors, la question a de quoi troubler : peut-on moraliser une filière qui, compte tenu des conditions dans lesquelles elle exerce, transgresse de fait un principe moral majeur? La réponse semble évidente : aussi longtemps que nous aurons la possibilité de nous passer de viande, en produire et en consommer relèvera d’une faute morale [3]. Pourtant, les discours proposant de “moraliser la filière viande” ou de produire de la viande “éthique” se multiplient.

Pour savoir si ces propositions se hissent bien à la hauteur des attentes qu’elles suscitent, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend généralement par “moraliser” ou rendre “éthique” : soumettre une pratique à des règles morales communément admises. La question est de savoir quelle règle prend-on pour référence. Sur ce point, le discours des communicants de la filière viande consiste à dire que si l’animal a eu une “bonne vie”, ou n’a pas souffert lors de sa mise a mort, il est “éthique” de le tuer pour s’en nourrir. Même si ce n’est pas nécessaire, c’est acceptable parce que l’animal abattu n’a pas été physiquement maltraité, nous laissent-ils comprendre.

Cette idée comporte un risque majeur : en jouant sur l’ambiguïté du mot éthique – découlant du fait que l’éthique est de nature subjective -, elle pourrait définitivement enterrer le principe moral selon lequel il n’est pas acceptable de tuer un être sensible sans justification valable. Si ce discours l’emportait, serait devenue morale auprès de la population toute exploitation et mise à mort “bienveillante” : le consommateur n’aurait plus aucun malaise à songer aux animaux qu’il mange, puisqu’ils ont été “heureux”. On aurait ainsi bien moralisé la filière viande, mais seulement au prix du sacrifice d’un principe moral fondamental.

Telle est l’une des étapes nécessaires de la moralisation de la filière viande : vider la morale [3] de sa substance, pour la faire tendre vers une règle beaucoup moins exigeante envers le respect de la vie et des intérêts propres des animaux non-humains.

Une fois cette phase franchie, l’accomplissement de la moralisation nécessairement édulcorée se heurte à un problème d’ordre pratique : est-il véritablement possible de s’assurer du bien-être des animaux consommés ? La tâche suppose une législation très stricte, qui régulerait chaque aspect de la vie de l’animal : détention, transport, abattage. Parallèlement, il faudrait assurer un contrôle infaillible du respect des procédures et développer un système d’incitations-sanctions. Consommateurs, producteurs et législateurs s’assureraient conjointement de l’absence de souffrance des animaux abattus. Un tel changement de paradigme exige la mobilisation de ressources humaines et financières conséquentes, et ne pourrait que s’opérer s’il obtenait l’approbation de toutes les parties prenantes.

Autrement dit, même si l’on prenait pour acquis qu’il est moral de tuer sans nécessité, il est permis de douter de la possibilité d’une moralisation effective de la filière viande.

La principale raison d’être sceptique, au-delà de l’ampleur de la tâche à accomplir, c’est son incompatibilité apparente avec le fonctionnement actuel des entreprises capitalistiques. Pour atteindre leur objectif primordial de rentabilité, elles traquent les dépenses improductives afin de maximiser leur performance : tels sont les principes du lean management, le modèle d’organisation industrielle qui s’est largement répandu depuis les années 70. Cette volonté de réduire les pertes et de réaliser des économies d’échelles est au cœur même de l’élevage intensif, un modèle dont l’incompatibilité avec le bien-être animal n’est plus à prouver.

Dans ces conditions, on peut supposer que pour être acceptées par les producteurs, les mesures dites d’amélioration du bien-être animal ne doivent pas entraver l’efficacité du processus de production dans sa globalité. Il faudrait en fait dépasser le dilemme entre morale et productivité. Le problème est que pour maximiser leur productivité, les unités de production recourent généralement à l’automatisation et à la rationalisation des tâches, d’où l’élevage industriel. Ainsi, il est raisonnable de penser que les producteurs de viande ne peuvent pas améliorer le “bien-être animal” sans renoncer partiellement à leur productivité. Un sacrifice qu’ils n’accepteraient probablement qu’à condition d’augmenter leurs prix de ventes, ce qui n’irait pas dans le sens du consommateur.

Finalement, des raisons aussi bien théoriques que pratiques permettent d’affirmer que la moralisation de la filière viande est un vœu pieux. Par conséquent, pour quiconque se soucie du bien-être animal, la solution la plus rationnelle consiste à se positionner en faveur de l’interdiction de la viande tout en encourageant le développement d’alternatives végétales qui conviennent à tout le monde.

T. ROTH

NOTES 

[1] Selon ce principe moral, la production de viande est seulement justifiée si aucune alternative satisfaisant les apports nutritifs vitaux n’est disponible.

[2] Dans toute société où il est possible de se supplémenter facilement en vitamines B12 et D, ainsi qu’en oligo-éléments essentiels.

[3] D’après le principe précité.

[4] La “morale” désigne ici la matrice contenant les règles de conduite approuvées par la majorité de la population.

 

“Abattoir éthique” dans la Creuse : le comble du cynisme

Vous appréciez les récits bucoliques et les happy end? Avec ce nouvel abattoir soucieux du bien-être animal, vous serez servis. Comme nous le révèle aujourd’hui le quotidien 20 Minutes, 96 éleveurs de la Creuse se sont lancés un défi ambitieux : construire une structure à la pointe en matière de bien-être animal. Sur le papier, on ne peut que féliciter la démarche. Cependant, même si l’intention  de ces éleveurs est louable,  la communication autour du projet prend une tournure assez cynique. Explications.

Enjoliver la mise à mort

“Des lumières apaisantes, le son rassurant d’une cascade d’eau, des odeurs familières et non celle du sang. Dans le futur abattoir de Bourganeuf, dans la Creuse, tout est pensé pour réduire au maximum le stress et la souffrance des animaux”, peut-on lire en guise d’introduction. Le champ lexical employé évoque un stage de relaxation en pleine nature : on aimerait bien être de la partie.

Le message fait plaisir aux consommateurs. Enfin, on prend en compte la sensibilité des animaux : cette fois-ci, ils seront abattus dignement. “Même pas électrocutés”, promet-on!

Voilà comment éteindre tout sentiment de culpabilité et rendre définitivement acceptable l’idée qu’il n’y a aucun problème à tuer des êtres sensibles pour son propre plaisir gustatif.

L’évidente contradiction entre “abattage” et “dignité” est résolue en se disant que de toute façon, l’animal a eu une bonne vie. Peu importe si sa mort est froide, machinale, brutale. Peu importe s’il est mort pour rien, en fait.

Une question s’impose pourtant : en quoi l’absence de mauvais traitements justifie-t-elle le droit de s’arroger le pouvoir de vie ou de mort sur un individu?

Le comble du cynisme

Dans la même veine, on apprend que “Le Boeuf Ethique” devrait lancer cet automne un abattoir mobile en Bourgogne. Là, niveau inversion des valeurs et perversion du réel, on se croirait dans un roman de Gorge Orwell.

La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. – G. Orwell, 1984

Le langage bien épuré vise à masquer l’horreur qui constitue le cœur de l’activité : tuer des êtres sensibles. Si l’entreprise n’avait pas recours à ce processus de maquillage, elle ne vendrait pas. C’est pareil pour tous les acteurs de la filière viande : chaque support de publicité fait passer sous silence les intérêts propres de ces bestiaux. Ils sont toujours destinés à assouvir nos besoins. Parfois, ils font même don de leur corps avec joie. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu.

On s’en doute bien, tout le monde n’est pas dupe. Mais l’exposition répétée au message implicite “tu peux acheter, y a pas de mal”, ça ne favorise pas la prise de recul. Surtout chez les plus jeunes, incités à développer un rapport violent aux êtres sensibles qui ne leurs ressemblent pas.

Tais-toi, souris et meurs

Quand on y pense, la filière viande fournit un effort remarquable pour créer un monde où les animaux sont indifférents au sort qui leur est réservé. Qui se douterait un instant que les animaux d’élevage accordent une importance à leur existence si on les dépeint comme consentants? Qui oserait parler d’oppression et d’exploitation avec tous ces slogans joyeux?

Bref, ces projets “d’happyfication” des animaux abattus contiennent en leur germe toute l’horreur qu’ils prétendent combattre. Si l’on nie la souffrance du bétail et qu’on légitime son exploitation, alors on ouvre la porte à toutes les dérives de maltraitance possibles.

Améliorer les conditions d’existence des animaux, c’est bien. En revanche, les tuer pour se nourrir alors que ce n’est plus une nécessité, c’est difficilement acceptable. Et c’est bien pour cela que la filière viande joue sur le langage pour maquiller cette réalité.

En savoir plus sur les procédés utilisés par la filière viande pour déresponsabiliser les consommateurs :

 

Herlock Sholmes

 

 

Lettre ouverte d’un végane aux éleveurs bovins

Chers éleveurs,

Avant-hier avait lieu le procès de deux militants de la cause animale s’étant introduit dans un abattoir d’Houdan pour y filmer le gazage de porcs.  Pendant ce temps-là, à l’extérieur du tribunal correctionnel, une cinquantaine d’agriculteurs organisaient un barbecue afin de manifester leur amour de la viande. On y verrait presque l’affrontement de deux mondes que tout oppose : l’un défend l’élevage au nom de la tradition, l’autre le condamne par souci d’éthique. On l’aura compris, cet événement nous rappelle à quel point les relations entre éleveurs et militants animalistes sont tendues.

Manifestement, beaucoup d’entre vous perçoivent comme des menaces les revendications portées par les défenseurs de la cause animale. Sur le terrain, certains éleveurs craignent notamment que leur activité ne disparaisse suite à la dénonciation des souffrances (humaines et animales) subies dans les abattoirs. L’émergence fulgurante de substituts végétaux à la viande sur le marché alimentaire les préoccupe également, dans un contexte où leur activité est déjà mise en péril par d’autres facteurs : concentration des exploitations, concurrence internationale, prix trop bas pour assurer la rentabilité de leur activité.

Ces craintes sont légitimes, mais elles ne doivent pas se traduire par de la violence (fût-elle symbolique), car celle-ci ne résout en rien le problème de fond : l’activité dont vous dépendez est de plus en plus perçue par les citoyens comme un manquement à l’éthique. Une tendance qui n’est pas prête de s’inverser, puisque la concentration à l’oeuvre sur le marché de l’élevage laisse progressivement place à des fermes-usines où le bien-être animal est loin d’être une priorité. D’ailleurs, même les petits élevages “respectueux” sont remis en cause, dans la mesure où ils conduisent inéluctablement le bétail à l’abattoir.

En un mot, dans toute cette histoire, vous n’êtes jamais mis en cause personnellement. Vous n’y êtes pour rien si des mentalités évoluent et considèrent qu’il n’est désormais plus acceptable d’élever des êtres sensibles pour qu’ils finissent dans des assiettes. Le problème, c’est donc la nature de votre activité, pas votre personne. Et il serait injuste de vous jeter la pierre parce que vous avez étés éleveurs jusqu’à présent.

Dans cette optique, les militants de la cause animale, loin d’être une menace pour vous, pourraient vous venir en aide. Pourquoi? Parmi nous, beaucoup pensent qu’il est désormais temps de mettre en place des mesures de soutien à la reconversion des éleveurs. Une reconversion d’autant plus souhaitable que le monde agricole connait déjà une crise profonde. Ainsi, parmi les voies possibles et désirables de reconversion figure la végétalisation de l’agriculture et de nos assiettes. Un créneau porteur, comme le montre l’essor important des produits végétaliens, qui répondent sérieusement à l’attention croissante qu’accorde la population au bien-être animal. Un bien-être avec lequel les exigences de rentabilité et de productivité inhérentes à l’élevage (notamment industriel) ne font pas bon ménage.

C’est pour cela que la question de la sortie progressive de l’élevage doit être mise sur la table politique. L’ignorer, c’est favoriser la souffrance des premiers concernés : petits éleveurs en difficulté et animaux dits d’élevage. Cela n’est pas souhaitable. Ainsi, pour mettre fin à ces souffrances, orienter le modèle agricole vers le végétal est fortement recommandable.

Outre l’amélioration de la situation des éleveurs, cette sortie de l’élevage grâce à des mesures de soutien et d’incitation à la reconversion des professionnels concernés aurait d’autres atouts. En effet, si les animaux épargnés en seraient évidemment les premiers bénéficiaires, notre propre santé ainsi que l’environnement sont également concernés. Une réduction des maladies cardio-vasculaires et des émissions de gaz à effet de serre liées à la viande ne pourraient qu’être profitables.

Finalement, il est parfaitement envisageable de penser la sortie progressive de l’élevage, dans la mesure où le seul obstacle empêchant réellement tout débat, c’est l’avenir économique de la filière viande. Logiquement, proposer le soutien financier de ces professionnels et notamment des éleveurs pour faciliter leur reconversion, c’est rendre acceptable l’idée de la sortie de l’élevage. Et ce au profit de la santé publique, de l’environnement, et de nos “amis les animaux”, envers lesquels notre respect ne devrait pas être à géométrie variable.

Fin de l’élevage : animalistes et éleveurs doivent en discuter

Avant-hier avait lieu le procès (finalement reporté) de deux militants de la cause animale s’étant introduit dans un abattoir d’Houdan. Cet événement nous rappelle à quel point les relations entre éleveurs et militants animalistes sont tendues, comme l’a souligné le quotidien Le Monde :

“Une cinquantaine d’agriculteurs avaient fait le déplacement jusqu’au tribunal correctionnel de Versailles, accompagnés de tracteurs et de barbecues. Chacun portait un t-shirt bleu ciel arborant ce slogan : « La viande j’en mange, et alors ? » La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles de l’Ile-de-France (FDSEA), partie civile du procès, encourageait ses membres à se porter à la rencontre des passants pour leur offrir des tranches de porc tout juste grillées et pour expliquer leur démarche.

Une « provocation », selon les membres de L214 présents sur place. « Cela nous choque d’autant plus que nous ne savions pas qu’ils allaient organiser cela et que nous n’avons rien organisé », s’indigne Karin, militante habillée d’une veste en jean sur laquelle est inscrit le mot « vegan ». Elle ajoute que « le but de [L214] n’est pas de stigmatiser les éleveurs, mais de dénoncer un système qui détruit les animaux et les humains ».

Les éleveurs sur place, eux, se sentent stigmatisés. Ce report de procès, ils le voient comme un moyen pour L214 de retarder l’échange pour continuer à se présenter comme « des lanceurs d’alerte » et récupérer toujours plus d’argent pour soutenir « leur lobby vegan ».”

Manifestement, les éleveurs perçoivent comme des menaces les revendications portées par les défenseurs de la cause animale. Ils craignent notamment que leur activité ne disparaisse suite à la dénonciation des souffrances (humaines et animales) subies dans les abattoirs. L’émergence fulgurante de substituts végétaux à la viande sur le marché alimentaire les préoccupe également, dans un contexte où leur activité est déjà mise en péril par d’autres facteurs : concentration des exploitations, concurrence internationale, prix trop bas pour assurer la rentabilité de leur activité.

Ces craintes sont légitimes, mais elles ne doivent pas se traduire par de la violence, car elle ne résout en rien le problème de fond : l’activité dont il dépendent est de plus en plus perçue comme un manquement à l’éthique. Une tendance qui n’est pas prête de s’inverser, puisque la concentration à l’oeuvre sur le marché de l’élevage laisse progressivement place à des fermes-usines où le bien-être animal est loin d’être une priorité. D’ailleurs, même les petits élevages “respectueux” sont remis en cause, dans la mesure où ils conduisent inéluctablement le bétail à l’abattoir.

Ainsi, parmi les voies possibles et souhaitables figure la végétalisation de l’agriculture et de nos assiettes. Un créneau porteur, comme le montre l’essor important des produits végétaliens, qui répondent sérieusement à l’attention croissante qu’accorde la population au bien-être animal. Un bien-être avec lequel les exigences de rentabilité et de productivité inhérentes à l’élevage (notamment industriel) ne font pas bon ménage.

C’est pour cela que la question de la fin de l’élevage doit être mise sur la table politique. L’ignorer, c’est favoriser la souffrance des premiers concernés : petits éleveurs en difficulté et animaux dits d’élevage. Cela n’est pas souhaitable. Ainsi, pour mettre fin à ces souffrances, orienter le modèle agricole vers le végétal est fortement recommandable. Mais un tel projet ne peut qu’être mené à bien si l’on s’assure du fait que l’ensemble des professionnels concernés y trouvent leur compte. Dans cette optique, il est urgent de penser des mécanismes de soutien et d’incitation à la reconversion des éleveurs, dans un premier temps. Une mesure d’autant plus nécessaire que le monde agricole connaît des difficultés, comme nous le rappelle la crise laitière qui touche les producteurs laitiers ces jours-ci. Le ministère de l’agriculture, les syndicats agricoles ainsi que les collectifs animalistes devraient donc sérieusement se pencher sur la question.

Outre l’amélioration de la situation des éleveurs, la sortie progressive de l’élevage grâce à des mesures de soutien et d’incitation à la reconversions des professionnels concernés aurait d’autres atouts. En effet, si les animaux épargnés en seraient évidemment les premiers bénéficiaires, notre propre santé ainsi que l’environnement sont également concernés.

Côté santé, le Haut Conseil de la Santé Publique recommande désormais de limiter la consommation de viande rouge et de viandes transformées (charcuterie, etc.), puisque celles-ci favorisent l’apparition de maladies chroniques comme le diabète de type 2, l’obésité ou encore le cancer colorectal. Parallèlement, les légumineuses (lentilles, pois chiches, etc.) sont depuis peu considérées comme des “substituts de viande et de volaille”. Ainsi, la végétalisation des assiettes participe à l’amélioration de la santé publique.

Côté environnement, commencer par diviser sa consommation de viande par deux permettrait de réduire drastiquement les émissions liées à l’agriculture (qui représentent 19.7% des émissions du territoire français, l’élevage comptant à lui seul pour 9.4%). Un tel scénario n’a rien d’absurde : c’était en gros le régime alimentaire des Français au milieu des années 1950. Sauf qu’aujourd’hui, les alternatives à la viande pullulent dans les supermarchés, tout comme les recettes pour cuisiner “veggie” chez soi.

Finalement, il est parfaitement envisageable de penser la sortie progressive de l’élevage, dans la mesure où le seul obstacle empêchant réellement le débat, c’est l’avenir économique de la filière viande. Logiquement, proposer le soutien financier de ces professionnels pour faciliter leur reconversion, c’est rendre possible la sortie de l’élevage. Et ce au profit de la santé publique, de l’environnement, et de nos “amis les animaux”, envers lesquels le respect ne devrait pas être à géométrie variable.

Herlock Sholmes