Et si les militants n’étaient pas toujours les meilleurs défenseurs des causes ?

Beaucoup d’entre nous souhaitons voir advenir un monde meilleur. Certaines personnes y consacrent même leur vie : elles sont engagées dans des associations, participent à des campagnes, et se rendent à des manifestations – ce sont des militants.

Pour être moi-même concerné, je crois connaître la volonté première de chaque militant : gagner le combat. Ils y pensent chaque jour, souvent durant plusieurs heures. « Il faut que ça marche », murmure une voix dans leur tête. Cela n’a rien d’anormal : lorsque nous entreprenons quelque chose consciemment, nous souhaitons toujours que cela aboutisse — cela ne veut pas dire que nous mettons nécessairement en oeuvre les moyens adéquats. En cela, les militants ne sont pas si différents des entrepreneurs.

Au-delà de ce désir de réussir, ces deux types d’individus pourraient bien partager une autre caractéristique commune : la croyance selon laquelle leurs projets ne peuvent que réussir —  j’ai bien dit « pourraient », ce qui veut dire que ce propos ne s’applique pas à tous les entrepreneurs et les militants, mais que c’est un trait qui revient souvent. Votre ami super confiant qui a plaqué son boulot pour lancer son auto-entreprise n’est en cela pas si différent du militant persuadé que la campagne qu’il mène aboutira. Le problème de cet optimisme légèrement naïf, c’est qu’il favorise la prise de risque aveugle, détournant ainsi ces gens des points sur lesquels ils devraient être vigilants — vous êtes très probablement aussi concerné par ce phénomène, si vous pensez qu’en moyenne vous conduisez mieux que les autres et que vous êtes ainsi moins exposé aux risques que les autres conducteurs.  Généralement, cette surestimation de nos capacités à prospérer s’accompagne d’une autre croyance, selon laquelle nous sommes les seuls responsables de nos réussites (un peu comme quand après une partie de jeu, nous lançons le fameux : « j’ai gagné, je suis trop fort ! »).  Non seulement cette croyance est exagérée, dans la mesure où nous sommes rarement les seuls responsables de notre réussite; mais dans certains cas, elle pourrait être tout à fait fausse. Parfois, la réussite qui semble être la notre n’est en fait en rien liée à nos agissements. Il est d’ailleurs possible qu’elle soit le fruit de l’action de quelqu’un qui ne cherchait même pas à atteindre notre objectif.

L’anti-sérendipité — comment un individu lambda peut sans le vouloir mieux servir la cause du militant que le militant lui-même. 

A votre avis, qu’est-ce que le four à micro-ondes, la pénicilline, le Post-it, l’aspartame, ou encore le Viagra ont en commun ? Ce sont des découvertes et des inventions totalement inattendues, nées d’un concours de circonstances tout à fait fortuit, dans le cadre d’une recherche qui concernait… un autre sujet. Dans ces cas, on parle de sérendipité, le fait de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait », à la manière de Christophe Colomb cherchant la route de l’Ouest vers les Indes, et finissant par atterrir en Amérique. Maintenant, imaginez un autre cas de figure :  vous cherchez ardemment à atteindre quelque chose, ce quelque chose est effectivement atteint, mais non par vous : à la place, il est accompli par un acteur dont ce n’était pas le but, et dont on n’attendrait pas qu’il accomplisse ce but. Comment appeler ça ? Je propose l’anti-sérendipité. Avant d’en préciser davantage les modalités, je vous propose déjà un tableau permettant de bien comprendre les bases :

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Ce qu’il est vraiment important de comprendre dans le cas de l’anti-sérendipité, c’est que l’acteur qui trouve la chose n’est pas semblable à celui qui la cherche. Concrètement, lorsqu’un enquêteur recherche ardemment une dépouille mais qu’elle est finalement trouvée par un autre enquêteur, il n’y a pas anti-sérendipité. En revanche, si le cadavre est découvert par un enfant qui se balade sur Google Earth, du point de vue de l’enquêteur,  cela ressemble fortement à un cas d’anti-sérendipité.

Cependant, quelque chose manque au tableau : même dans ce dernier exemple, on ne comprend pas vraiment ce qui différencie la sérendipité de l’anti-sérendipité : en effet, on pourrait simplement dire qu’il s’agit d’un cas de sérendipité du point de vue de l’enfant, qui se balade sur Google Earth pour une raison X mais finit par trouver un cadavre.

D’où la nécessité de préciser la spécificité de l’anti-sérendipité : lorsqu’un acteur l’expérimente, il pense qu’il est auteur de la réussite qui est advenue, bien qu’elle résulte en fait de l’action d’un individu qui n’avait pas l’intention d’atteindre cette fin, ou d’un phénomène naturel hasardeux. Pour illustrer cela, imaginons un roi (appelons le Nagev) dont le royaume est assiégé. Un beau jour, alors que tout semble perdu, les attaquants s’en vont sans avoir laissé le royaume à feu et à sang. Le Nagev se félicite alors d’être parvenu à repousser l’ennemi grâce à sa stratégie militaire sans faille. Le hic, c’est que les ennemis ne sont pas partis en raison de la ténacité et de la forte résistance des soldats du royaume, mais parce que les victuailles commençaient à manquer et qu’ils devaient être de retour dans leur cité pour célébrer le mariage du fils de leur propre roi. En d’autres termes, Nagev s’enorgueillit d’une victoire qu’il croit sienne,  même s’il n’en est absolument pas responsable. Ce qu’il pense être une “victoire militaire” est simplement le résultat d’un concours de circonstances fortuit.

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Seulement, Nagev accorde beaucoup trop d’importance à ses propres caractéristiques (caractère, intentions, émotions, connaissances, opinions) pour prendre en compte les facteurs externes et situationnels (les faits) ayant concouru à ce qu’il considère être une réussite. Ce faisant, il commet une “erreur fondamentale d’attribution”, notion de psychologie qui constitue un élément central de l’anti-sérendipité. Une des explications les plus couramment avancées de ce biais psychologique est que nous avons tendance à prendre la personne pour principal point de référence, tandis que la situation serait sous estimée et vue comme un simple arrière-plan. Telle est une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité.

Le problème est que Nagev n’est pas le seul à commettre des erreurs fondamentales d’attribution. Revenons à nos personnages initiaux : les entrepreneurs et les militants. Parmi eux, les individus qui connaissent le succès — et donnent maintenant des conférences — sont plus susceptibles de vous parler des « stratégies pour réussir »  que du rôle plus ou moins important que le hasard et la chance ont pu jouer dans leur parcours. Pourtant, ces derniers occupent une place indéniable, si bien qu’ils ne peuvent pas être évoqués seulement lorsqu’il s’agit de justifier des échecs.  Ne pas les reconnaître, c’est presque avancer que seules les actions mises en place ont été déterminantes et que les reproduire donnera lieu à coup sûr à une victoire. Or dans certains cas, on peut douter du fait que les actions réalisées ont réellement permis d’obtenir ladite victoire. Au contraire, elles ont peut-être même eu un impact contre-productif — ce qui est surtout vrai pour les militants. Mais cela, vous l’entendrez rarement sortir de la bouche des individus concernés. Mieux vaut promouvoir des stratégies contre-productives que de remettre en cause son approche de l’action !

Pour rendre mes propos plus parlants, je vais vous partager ma récente participation à une action de sensibilisation au sort des animaux. Avec les membres d’une association, nous arpentions les rues de Paris pour distribuer des tracts aux gens. Aux côtés de deux ou trois militants sympathiques, je prenais parfois le temps de m’arrêter et de discuter avec les passants curieux pour leur expliquer notre démarche. Les échanges étaient majoritairement cordiaux et constructifs : j’éprouvais plutôt de la satisfaction. Hélas, celle-ci fût de courte durée. En me rapprochant du cortège, je pus entendre les messages que lançait au micro notre porte-parole, marchant près des terrasses de restaurants : “Nous tuons tous les jours trois millions d’animaux pour VOTRE PLAISIR GUSTATIF, POUR LE STEAK QUE VOUS MANGEZ MAINTENANT !”.

Après avoir entendu ça, je saignais littéralement des oreilles. Je voyais que les clients des restaurants étaient vraiment outrés d’entendre ce genre de propos. Certains, d’ailleurs, ne se privèrent pas de répondre par une flopée d’insultes. Si l’objectif de l’action était de sensibiliser les mangeurs de viande au sort des animaux, on était mal barrés. On a beau avoir prouvé par a + b que culpabiliser les gens n’est pas un bon moyen de faire changer leurs comportements (en bien), rien n’y fait : certains militants vouent encore un culte à cette approche. Le pire dans cette histoire, c’était l’inconscience collective de la contre-productivité du discours. On aurait du couper le micro à la porte-parole, pas l’applaudir. Dans ce cas précis, j’ai tendance à croire que le militant végane a moins d’impact positif pour les animaux que l‘agriculteur normand qui remplace le beurre par de l’huile de colza parce que ça lui coûte moins cher. Pourtant, c’est le premier qui se targuera d’être un défenseur actif des animaux. Il se pense être l’acteur majeur du changement, celui qui fait avancer les choses, sans voir qu’en fait il stationne, tourné dans la mauvaise direction, et que si le changement s’accélère, c’est grâce à un moteur tout à fait différent. Anti-sérendipité, quand tu nous tiens. 

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Le besoin d’intervention — mais pas que. 

Le problème majeur du fait de s’attribuer tout ce qui ressemble à une victoire, c’est donc de ne pas remettre en question des stratégies potentiellement inutiles ou contre-productives, et d’y recourir systématiquement, sans s’interroger sur leurs effets. En quelque sorte, certains individus ou collectifs ressentent le besoin systématique d’intervenir dans une situation, parce qu’ils pensent être indispensables au bon déroulement des choses. C’est parfaitement compréhensible, et même justifié dans une certaine mesure, notamment en ce qui concerne la défense des animaux : si nous ne faisons rien, ces derniers continueront d’être massacrés par milliards pour servir les intérêts humains.

Pour autant, une situation critique ne justifie ni l’emploi et la glorification de méthodes dont l’inefficacité est universellement reconnue — crier sur autrui, sous-entendre ou déclarer ouvertement qu’il est un salaud de carniste, etc.  ni le fait de foncer tête baissée sans s’interroger sur la pertinence de leurs actions. Mais il n’est pas facile d’éviter ça, puisqu’il est justement attendu des organisations militantes qu’elles agissent. Un sympathisant de la cause préférera généralement donner de l’argent à une association “qui agit contre vents et marrées”, plutôt qu’à une association qui s’abstient parfois d’agir parce qu’elle estime que c’est moins pertinent. Comme le dit Nassim Taleb dans son ouvrage Antifragile, « It’s much easier to sell “Look what I did for you” than “Look what I avoided for you”. » En d’autres termes, le risque que l’association agisse au détriment de son efficacité est potentiellement favorisé par la structure organisationnelle des organisations militantes, dont le financement repose sur la mise en place d’actions quelles qu’elles soient.

La condition originelle des organisations militantes favorise donc l’anti-sérendipité, puisqu’elle les invite à mettre en place des actions quitte à ce qu’elles ne soient d’aucune utilité et à s’attribuer des succès qui ne sont pas les leurs, faute de quoi ces organisations risqueraient de ne pas avoir les ressources nécessaires à leur survie.

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La préférence pour la neutralité, un cadeau pour l’anti-sérendipité 

Pourquoi, quand il s’agit de défendre leur cause, les militants sont-ils parfois détrônés par d’autres acteurs, même si ces derniers n’ont a priori rien à voir avec la cause en question ? Nous avons déjà évoqué un premier élément de réponse : la contre-productivité. Si un militant commet des actions-contreproductives, son apport à la cause est logiquement moindre que ceux dont l’apport est nul ou positif (si tant est qu’un apport nul existe, ce qui est discutable), ce augmente de fait son risque de rencontrer l’anti-sérendipité.

Mais il y a quelque chose de plus intéressant. Beaucoup plus, même. Ma réflexion a démarré il y a un an et demi. Je percevais déjà l’idée que parfois, paradoxalement, la personne qui semble être la mieux placée pour lutter contre un problème est en fait moins efficace que d’autres acteurs. L’intuition m’est venue en tombant par hasard sur une émission de télé où des stars appelaient au don pour une cause humanitaire. J’ai ensuite réalisé que les militants eux-mêmes font parfois appel à des chanteurs célèbres ou à des humoristes pour faire passer leur message vous souvenez-vous de l’enquête L214 présentée par Guillaume Meurice ? 

La raison du recours aux personnalités célèbres par les milieux militants semble évidente. Les stars sont généralement plus connues que les militants, ce qui leur permet de toucher davantage de gens qu’eux. En plus, une star parle à des gens qui n’ont pas toujours l’habitude d’être exposés aux idées militantes, d’où leur valeur-ajoutée.

Cela dit, la seule célébrité des stars n’épuise pas la question de leur avantage par rapport aux militants. En y regardant de plus près, il s’avère que ces derniers font l’objet de stéréotypes négatifs, tandis que les stars bénéficient généralement d’une image assez consensuelle  assez, j’ai dit. C’est comme si, par la catégorie à laquelle on l’identifie, le militant était passé de l’autre côté, il serait l’autre, différent de “nous-les-gens-ordinaires“, un individu marginal “déconnecté de la réalité“, volontiers naïf et culpabilisateur. Comment pourrait-on l’écouter !

Mais que lui vaut ce traitement aussi réducteur ?  Avant de poursuivre, j’aimerais préciser que je conçois parfaitement que les idées et les agissements de militants puissent faire l’objet de désaccords. Tout le monde ne partage pas les mêmes idéologies, et même lorsque c’est le cas, cela n’implique pas nécessairement un consensus sur les façons d’atteindre les objectifs communément partagés.  De même, force est de constater que certains militants ont effectivement des comportements de nature à alimenter ces stéréotypes négatifs. Mais pour moi, tout cela ne suffit pas à expliquer le rejet ou le mépris dont peuvent faire l’objet certains d’entre eux, surtout lorsqu’ils ne demandent rien à personne.

Peu importe ce qu’ils pensent, disent ou font exactement, les militants irritent. Rien que le fait d’évoquer le terme hérisse les cheveux de votre oncle de droite. Une des pistes d’explication de ce phénomène nous vient de la psychologie sociale :  comme l’a montré Tajfel grâce au paradigme des groupes minimaux, une simple catégorisation arbitraire « eux-nous », sans vrai enjeux, sans relation antérieure entre les groupes ou les individus suffit à déclencher des comportements visant à favoriser l’endogroupe, c’est-à-dire le groupe auquel on s’identifie. Dans notre cas, le simple fait de pouvoir distinguer « militants et non-militants » entraînerait une affiliation à l’un de ces deux groupes et la volonté de la favoriser par rapport à l’autre.

La seconde piste d’explication de la défiance envers les militants ne réside pas dans une théorie de l’identité sociale, mais dans un biais cognitif qui nous pousse à préférer les avis « neutres » par rapport aux avis engagés. Le militant, celui qui attaque un problème par la racine, exigeant par là même un changement radical de la société, se voit souvent qualifié de teneur d’une position « extrême », quand bien même celle-ci n’est pas déraisonnable. En cause, le biais du juste milieu,  cette tendance à croire que la vérité doit se trouver entre deux positions extrêmes. Bien que dans les faits, la position rationnelle sur un sujet se situe souvent entre deux extrêmes, cela ne peut être présumé sans tenir compte des preuves. Parfois, la position extrême est réellement la bonne, mais il arrive également que tout le spectre de la croyance soit faux, et dans ce cas la vérité existe dans une direction orthogonale qui n’a pas encore été considérée.

Le fait est que le militant n’a pas souvent le droit au bénéfice du doute. Sa position est trop radicale, et le militant étant l’incarnation même de cette position extrême, on répugne à l’écouter, même si l’on peut chérir les mêmes valeurs que cet individu. Cela permet de comprendre pourquoi il est des situations où le militant n’est pas le mieux placé pour défendre sa cause, bien que paradoxalement, il en connaisse le mieux les tenants et les aboutissants.

 

De l’intérêt de l’activisme furtif – wait before beating me

Cette méfiance envers les militants se fait ressentir lors de la conduite de campagnes associatives. C’est comme si l’enveloppe politisée par laquelle ils font passer leurs messages faisait fuir les responsables auxquels ils s’adressent. Je suis prêt à parier que si une classe de cinquième proposait le même type de recommandations que les leurs (proposer des alternatives 100% végétales dans les cantines scolaires, par exemple)leur projet ferait mouche et ils décrocheraient un trophée pour l’innovation écologique la plus ambitieuse de l’année à moins que le chef cuisinier de l’établissement soit du genre à s’afficher avec un t-shirt 100% viandard pour défendre ineptement ses privilèges. Le fait est que les militants ont perdu l’innocence de ces citoyens bien intentionnés. Ils font désormais partie d’organisations qui proposent des programmes politiques. “Ils ne sont plus comme nous, ils sont un peu trop radicaux”, entend-on bien souvent.

Comment éviter de se faire catégoriser de la sorte ? Notons que le problème n’étant pas tant la catégorisation en elle-même que l’indifférence à la parole du catégorisé qu’elle engendre. Si une organisation militante cherche à convaincre le grand public, j’ai tendance à croire qu’il est préférable qu’elle affiche clairement ses motivations et ses objectifs. Au moins, les gens qui adhèrent savent pourquoi ils adhèrent, et l’organisation n’a pas à craindre que ses “rangs” soient remplis de manière factice par des gens quelque peu indifférents.

En revanche, je suis un peu plus sceptique lorsqu’il s’agit de convaincre des décideurs publics afin de peser sur des décisions qui pourraient être bénéfiques à des causes. Il me semble à ce titre qu’insister sur des motivations consensuelles (disons la défense de l’environnement et de la santé humaine) afin de gagner en légitimité auprès de ses interlocuteurs, mais organiser des campagnes qui servent des causes plus clivantes (reprenons l’exemple de la défense des animaux) est plus prometteur. Je ne prétends pas qu’il s’agit là d’une vérité universellement valable, mais c’est en tout cas le fruit de mes observations. En politique, être audible, ça compte.

Si j’étais un dirigeant du secteur public (disons un directeur de restaurant administratif) et que l’Institut Mange Bien m’invitait à proposer des menus « plus sains et durables », je serais probablement plus enclin à collaborer que si j’étais joint par une « association antispéciste qui lutte contre l’exploitation et le meurtre des êtres sentients ».  Telle est la triste vérité : un objectif a beau être noble, on n’a pas forcément intérêt à le présenter dans son intégralité à son interlocuteur, surtout si c’est un décideur politique.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il faut revoir ses objectifs à la baisse, mais qu’on peut avoir intérêt à les présenter de façon à ce qu’ils intéressent davantage les décideurs publics. En d’autres termes, en ce qui concerne la question animale, il me semble qu’il est possible de servir l’abolitionnisme (en participant à la mise en place d’alternative végétaliennes dans la restauration collective, condition nécessaire mais non suffisante de l’arrêt de l’utilisation des animaux) sans le revendiquer ouvertement auprès des décideurs à qui l’on s’adresse. Pour autant, je ne pense pas que cela soit assimilable à du neo-welfarisme, l’approche promouvant des formes d’exploitation animale plus douces avec pour hypothèse de départ que ces petites avancées nous rapprochent de la fin de l’utilisation des animaux.

Cela dit, j’aimerais préciser que je ne me prononce pas en faveur de la même approche pour se présenter aux gens ou grand public. Tous les gens que je fréquente, même superficiellement, savent que je consomme végane et que mon objectif est la disparition de la viande au profit d’alternatives semblables mais éthiques et meilleures pour la planète. Lorsque je prends part à des campagnes associatives destinées au grand public, le message n’est jamais ambigu : il concerne les animaux et demande l’arrêt de leur utilisation, pas autre chose. Quand je mange avec des inconnus, je n’ai pas de mal à leur expliquer que je mange végétalien pour les animaux.

En revanche, comme vous l’avez peut-être compris en lisant les lignes précédentes, je ne me présente plus de manière identitaire (adieu le “je suis“), afin d’éviter de créer les conditions favorables au clivage “nous” versus “les autres”, lui-même générateur d’anti-sérendipité, puisqu’il me place dans une situation où mon message se fait moins entendre.

 

Le remède à l’anti-sérendipité

Nous avons dit plus haut qu’une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité de certains militants est la croyance en l’efficacité de leurs actions ne reposant pas sur des preuves — qui peut les pousser à adopter des stratégies sans se poser la question de leur pertinence. Ce phénomène est notamment enrichi par la tendance humaine à attribuer des mauvaises causes à des phénomènes, puisqu’elle invite certains militants à considérer que leurs agissements sont à l’origine de victoires, quand bien même il est permis d’en douter, compte tenu de la complexité du contexte dans lequel elles s’inscrivent généralement, et de l’absence de preuve manifeste, dans bien des cas.

Loin de considérer que le militantisme est nécessairement inefficace – au contraire, il est un élément central de la diffusion d’idées progressistes – et que tout militant se heurte à l’anti-sérendipité, je dis simplement que les militants s’exposent au risque d’être contre-productifs lorsqu’ils n’interrogent pas leurs stratégies et s’attribuent systématiquement des victoires sans interroger les faits.

Pour éviter d’être trompé par sa propre perception de la causalité des phénomènes, il me paraît important de veiller à garder en tête les quatre points suivants, mis en avant par François Simiand dans La causalité en histoire (1906) :

  • Définir en termes généraux l’effet précis proposé à l’explication : on éviterait le danger où celui qui explique s’adonne à des vues tellement générales qu’il tombe l’abstraction arbitraire et trop éloignée de la réalité. Par exemple, au lieu d’expliquer « la Révolution de 1848 », il s’agirait d’analyser « le renversement d’un gouvernement impopulaire par un petit groupe d’opposants ».
  • Toujours veiller à distinguer conditions et cause : ce n’est pas parce que je mets en place les conditions nécessaires d’un événement que je le cause. Exemple : ce n’est pas parce que je mets en place des menus sans viande dans une cantine que ses usagers s’arrêteront de manger de la viande. Pourtant, pour que le monde s’arrête de manger de la viande, il est nécessaire d’avoir des menus sans viande dans nos cantines.
  • Toujours expliciter l’antécédent immédiat : « du phénomène pris pour explication au phénomène à expliquer on saute par-dessus trop d’intermédiaires, non-aperçus ou en tout cas non-analysés », explique Simiand. Pour éviter cela, et donc tenter d’avoir une rapproche réelle de la cause d’un événement, il semble pertinent de chercher son ultime élément déclencheur.
  • Toujours à établir des propositions explicatives dont la réciproque soit vraie. En gros : “les mêmes causes produisent les mêmes effets”, et “le même effet provient probablement de la même cause”, la cause étant ici l’antécédent immédiat, et pas les conditions d’existence du phénomène (c’est très tentant de les confondre). Exemple : une loi d’interdiction de la viande aboutit à l’interdiction de la viande, l’interdiction de la viande est sûrement le fruit d’une loi visant à l’interdire.

En d’autres termes, il s’agit de se prêter à l’analyse rigoureuse du rapport entre causes et conséquences, afin d’avoir une vision moins faussée des impacts de nos actions, et d’identifier aux mieux ce qui permet vraiment de changer le monde.

Voilà de quoi éviter de se bercer d’illusions : qui trouve les bonnes causes défend le mieux la sienne.

Bertrand T. ROTH

 

 

N’hésitez pas à contre-argumenter mes observations et réflexions dans le calme et le respect. Je me ferais un plaisir d’échanger avec vous. 

L’activisme furtif ?

One for the 'Bacon tho...' brigadePour de nombreuses personnes qui deviennent des végétaliens, l’activisme ou la sensibilisation des individus est la prochaine étape logique. Une fois qu’on a découvert l’horrible cruauté qui se cache derrière les produits d’origine animale, il est difficile de ne pas vouloir en parler à tout le monde. Le hic, c’est qu’on risque de se faire taxer de «vegan prêcheur», et de faire fuir les gens. Alors que faire? Vous pensez que la plupart des gens que vous connaissez et en fait la plupart des gens aiment les animaux et ne voudraient pas les voir blessés. Vous voulez que les autres fassent la connexion que vous avez faite. Vous voulez simplement communiquer avec les gens ordinaires, mais savez que peu de gens sont réceptifs à votre message. Eh bien, dans ce cas, il y a un type d’activisme que tout le monde peut faire, c’est gratuit et vous n’avez même pas besoin de parler à quelqu’un.

C’est ce qu’on appelle l’activisme furtif et c’est super simple. Vous sensibilisez les gens à Who knew pork was made from pigs?la souffrance animale sans enfreindre les lois. Comment? Eh bien, il a plusieurs manières de faire. L’autre jour, j’ai lu un article dans la presse à propos d’une jeune femme qui avait acheté un paquet de spaghetti à la bolognaise. Jusqu’à présent, rien de particulier. Cependant, quand elle a pris le carton pour le cuisiner plus tard, elle a découvert, à son horreur, qu’un autocollant avait été apposé sur le film plastique. L’autocollant montrait la photo d’une vache effrayée. Avec l’image figurait un message de ladite vache informant la jeune femme que son «choix personnel» avait lui coûté la vie — à la vache. Quand j’ai lu l’article, je pensais que le titre devrait plutôt être quelque chose comme « La femme entend la vérité et se sent mal à l’aise pendant cinq minutes .» Je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’une graine a été plantée et que celle-ci donnera lieu à un changement. Si une personne plus cool – c’est-à-dire qui n’en aurait pas fait un scandale – avait été la seule à découvrir le message, peut-être aurait-elle sérieusement envisagé de devenir végétarienne. Qui sait?

Some toys I found for sale in a supermarket recently.Il y a quelques sites Web où vous pouvez acheter des autocollants similaires et les coller clandestinement sur des produits de viande de supermarché (ou même du lait ou des œufs). L’approche que je prends est légèrement différente. D’une part, les autocollants coûtent de l’argent et j’ai aussi tendance à être un peu spontané, donc j’oublierais probablement de les prendre avec moi. Ce que je fais, c’est que je vais dans la section jouets du supermarché, ramasse des peluches pour animaux de ferme (les cochons de Peppa sont partout, mais j’ai aussi trouvé des vaches, des moutons et des poulets) et les dépose dans mon chariot. Je me promène ensuite à faire mes courses jusqu’à ce que j’arrive à l’allée de la viande.

Do children realise?Je dois être honnête avec vous ici, je suis assez timide et j’étais un peu inquiet de me faire prendre en les plaçant à côté du produit de viande correspondant. Il s’avère que je n’avais rien à craindre. De nos jours, les rayons viande sont assez calmes en général. Je suis rarement dérangé car je mets des vaches en peluche à côté du bœuf, des moutons à côté de l’agneau et des cochons à côté du porc. Je vais alors prendre une photo rapide et passer à autre chose, les laissant là.

Trying to counter cognitive dissonance.
Tentative de lutter contre la dissonance cognitive

Qu’est-ce que j’espère atteindre par ceci? Eh bien, je veux juste aider les gens de la manière la plus calme possible, pour faire le lien. Je veux que les gens voient l’incohérence qu’il y a dans le fait d’encourager les enfants à aimer et à prendre soin de ces jouets, tout en les encourageant à manger leurs vrais partenaires. Je veux initier une conversation embarrassante entre un enfant et un parent. Je veux que les gens y songent à deux fois avant d’acheter de la viande. Je veux essentiellement encourager les gens à réfléchir, ce qui ne peut jamais être une mauvaise chose.

Cuddly cow next to minced cow.

 

En ce qui concerne les supermarchés, ils ne peuvent jamais vous dire que vous dépassez les bornes. Vous prenez simplement un produit d’une partie du supermarché et le placez ailleurs. C’est beaucoup moins dérangeant que lorsque mon ami avait l’habitude de trouver des paquets de couches dans l’allée de l’épicerie où il travaillait. Ayant travaillé dans les magasins moi-même, je ne vois aucune raison de s’opposer à cette tactique. Donc, si vous n’êtes pas du genre extraverti, ne vous sentez pas à l’aise pour ‘déranger’ vos amis mais que vous voulez quand même communiquer avec les gens, l’activisme furtif pourrait être pour vous. C’est un peu de méfait qui pourrait simplement pousser les gens sur la bonne voie.

Ceci est une traduction de l’article publié sur Vegan.uk par Tofu Temptress. 

“Comment créer un monde végane : une approche pragmatique”, par Tobias Leenaert

Traduction de la critique faite par modvegan. J’ai fait quelques ajouts personnels, mais je ne reprends pas nécessairement à mon compte tous les points développés ici.

Dans son récent livre (en anglais) “How to Create a Vegan World”, Tobias Leenaert dévoile une approche pragmatique du militantisme végane. Au fil des pages, il défend l’idée que l’objectif des véganes devrait être l’atteinte d’un point de bascule, permettant ainsi au véganisme de devenir le mode de vie par défaut.

Tobias Leenaert a passé sa vie à défendre les droits des animaux, d’où son désir de trouver la forme la plus efficace et la plus pragmatique d’activisme qui soit. Il a aidé à fonder l’organisation belge EVA (Ethical Vegetarian Alternative), qui a fait campagne avec succès pour que Gand devienne la première ville proposant une journée végétarienne hebdomadaire. Il collabore désormais avec Melanie Joy, psychologue végane et activiste, au Centre of Effective Vegan Advocacy (CEVA). En outre, il a co-fondé Pro-Veg, un groupe pro-végane dont l’objectif est de réduire la consommation animale de 50% d’ici 2040.

L’approche pragmatique de Tobias Leenaert

Ses idées font débat : au sein de la communauté végétalienne, les approches (trop) pragmatiques du militantisme ne sont pas toujours appréciées. En effet, les véganes éthiques trouvent généralement le pragmatisme moins souhaitable que l’idéalisme – généralement. Mais qu’entend-on par activisme pragmatique ? Si l’approche de T. Leenaert comprend plusieurs axes, on retiendra notamment le fait d’adapter son argumentation en fonction de la sensibilité de son interlocuteur. Concrètement, cela le conduit à aborder le véganisme non seulement par le point de départ que sont les animaux, mais aussi l’environnement et la santé.

Ainsi, ses détracteurs craignent que les approches pragmatiques ne conduisent les véganes sur une « pente glissante », où la définition du véganisme se dilue, ne se transformant en rien d’autre qu’un régime, plutôt que de rester fidèle à ses idéaux révolutionnaires.

Le critique le plus connu d’une approche pragmatique est le professeur Gary Francione, dont le livre Animal Rights: The Abolitionist Approach a jeté les bases du mouvement abolitionniste au sein de la cause animale. Francione pense que le véganisme doit toujours être présenté comme une base morale, et que d’autres raisons de manger un régime végétalien (comme la santé personnelle ou l’environnement) nuisent grandement au mouvement, à moins que les droits des animaux soient clairement au cœur de ses décisions alimentaires.

Cela peut mettre les militants dans une position inconfortable (et inacceptable pour certains) : celle de représenter plus ou moins la police de pensée végétalienne. Cela est particulièrement évident dans des publications comme le site d’informations Ecorazzi, qui consacre une quantité considérable de ses efforts journalistiques à démontrer que les végétaliens ne sont pas “vraiment végétaliens” parce qu’ils sont végétaliens pour leur santé, plutôt que pour les animaux.

Cette approche définie par Francione rejette également le réductarisme, c’est-à-dire le mouvement qui vise la diminution graduelle de la consommation individuelle d’animaux. Pour quelle raison ? Le fait que le réductionnisme ne demande pas explicitement et exclusivement aux gens de devenir végétaliens.

Le pragmatisme ne nuit pas nécessairement à l’idéalisme

Chose intéressante, je trouve souvent que, malgré le discours de leurs contradicteurs – que je peux évidemment comprendre, les défenseurs des animaux pragmatiques tels que Leenaert sont les plus optimistes et idéalistes sur le changement du monde. C’est peut-être parce que, contrairement à l’approche abolitionniste de Francione, une stratégie pragmatique ne repose pas sur la bonne volonté et l’autodiscipline des autres. Nous en reparlerons d’ailleurs dans mes prochains écrits sur le nudge.

En fait, pour que l’approche abolitionniste du véganisme réussisse, les militants doivent changer le cœur et l’avis des gens. Ce n’est évidemment pas suffisant, mais pour être un défenseur abolitionniste vraiment efficace, nous devons d’abord changer les cœurs et les esprits (en persuadant les gens de devenir véganes pour les animaux, et pour aucune autre raison), ce qui n’est pas une tâche facile.

Et tandis que Leenaert sympathise clairement avec l’idéalisme derrière cette approche, il ne veut pas attendre que le monde choisisse le végétalisme par bonté de cœur.

Ce livre est rempli de rêves ambitieux d’un monde végétalien. Mais il est également rempli d’une myriade de stratégies pratiques pour aider les défenseurs des animaux à communiquer plus efficacement leur message.

Accepter toutes les raisons

Leenaert soutient qu’au lieu d’insister sur le véganisme éthique comme base morale, nous devrions “autoriser” toutes les raisons. Cela signifie donner aux gens la possibilité d’adopter un régime alimentaire à base de plantes pour des raisons de santé ou d’environnement. Cela signifie aussi (peut-être) demander aux gens de réduire leur consommation de produits animaux, plutôt que de toujours demander aux gens de devenir véganes.

Je suis quelque peu mitigé sur ce point, car je ne préconise pas (et je ne le ferai probablement pas) personnellement un reducétarisme. Il y a déjà beaucoup de grands défenseurs du réductarisme, comme Brian Kateman. Et je ne pense pas que le monde ait nécessairement besoin de plus de véganes pour demander aux gens de réduire leur consommation d’animaux. D’une part, je suis assez d’accord avec Francione sur le fait qu’il est moralement incohérent de demander aux gens de faire un peu moins quelque chose que vous trouvez mal. Pour être franc, je demanderais plutôt aux gens d’arrêter de manger des animaux. S’ils s’arrêtent, génial. Et s’ils en mangent moins, c’est toujours bon, car cela augmentera la demande d’options véganes.

(Et peut-être tous les styles de militantisme ?)

Cela conduit à un autre aspect du militantisme végane qui n’est pas abordé directement dans le livre, mais qui est vraiment important selon moi: les différents styles de militantisme. Je ne pense pas qu’il existe une meilleure approche du militantisme. Ce qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner pour une autre. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai soutenu par le passé que l’activisme n’a pas besoin d’être parfait pour être efficace, et nous ne devrions pas perdre notre temps à critiquer les autres pour ce que nous percevons comme un activisme «inférieur». Et même si je comprends l’argument de Tobias selon lequel nous devrions concentrer nos maigres ressources sur les formes les plus efficaces d’activisme, je crois que cela ne tient pas compte de la variation individuelle entre activistes. Un jeune volontaire enthousiaste de DxE – l’équivalent de 269 Life Libération Animale – pourrait être complètement désintéressé par le fait de travailler sur la politique publique. En revanche, il pourrait être incroyablement motivé par une protestation de rue. A l’inverse, une militante dont l’approche est réformiste risque de se sentir mal à l’aise en marchant aux côtés de quelqu’un qui crie « Nous tuons des animaux juste pour votre plaisir gustatif ! » dans un mégaphone. Il y a plus d’une façon d’éplucher une carotte, et il y a autant d’approches qu’il y a de personnes.

Conclusions

J’ai vraiment apprécié ce livre, et je l’ai trouvé particulièrement utile en tant que contre-argumentation à Animal Rights: The Abolitionist Approach de Francione, que j’ai également apprécié mais qui manquait de stratégies pratiques, particulièrement dans le domaine des affaires (Francione a peu d’intérêt pour ce qui est du commerce, et ça se voit).

J’apprécie aussi beaucoup le fait que « Comment créer un monde végane » examine exactement comment un point de bascule pour le véganisme peut être atteint, explorant par là même la psychologie du changement. Alors que «l’approche abolitionniste» de Francione porte sur la philosophie éthique, «l’approche pragmatique» de Leenaert se penche davantage sur l’architecture des choix et pousse les gens vers le changement.

Alors que les militants abolitionnistes sont susceptibles de se moquer de l’approche pragmatique de Leenaert pour son impureté, il est important de noter que les spécialistes du marketing n’utilisent pas l’éthique pour attirer les consommateurs. Ils utilisent la psychologie. Et la psychologie fonctionne mieux.

Au lieu d’essayer de faire appel (exclusivement) à la nature supérieure de la foule, Leenaert propose une autre option : lui donner de «mauvaises raisons» de faire le bon choix. Cela ne signifie pas une tromperie délibérée. Cela signifie simplement abandonner le contrôle du médium en faveur du message. Les militants véganes sont des vétérans en ce qui concerne le fait de dire aux gens non seulement ce qu’ils devraient penser des droits des animaux, mais pourquoi ils devraient le croire. Et ça ne marche pas très bien. Il est peut-être temps d’adopter une approche qui vise à aider les gens à changer leur comportement, sans nécessairement faire de la repentance et de la conversion notre priorité.

Que pensez-vous d’une approche pragmatique ? Est-ce que ça marche pour vous ? Vos retours m’intéressent.

 

 

 

 

 

Le business végane qui ne dit pas son nom, un levier stratégique

L’article dont je publie ici la traduction a été mis en ligne (en anglais) sur le site du Vegan Strategist.

Nous véganes aimons crier le fameux mot sur tous les toits. Nous aimons le voir sur les produits et les menus de restaurants. C’est compréhensible : le fait de voir écrit “végane” permet non seulement d’identifier ce qu’il est possible de manger, mais est également supposé sensibiliser les gens au véganisme en général. Cependant, il se pourrait bien que c’est en n’utilisant pas le mot végane… qu’on vendrait plus de produits véganes.

La première fois que j’ai entendu une chose pareille, c’était il y quelques années, dans un supermarché “Whole Foods”, au beau milieu de la Californie. Le magasin était censé proposer un cake végane : je ne le voyais nulle part. J’avais alors demandé à la responsable de rayon où il se trouvait. Elle me l’avait montré, en me précisant que le mot végane n’y figurait plus. La raison ? Le cake se vendait trois fois plus depuis que le label avait été retiré ! 

Plus récemment, j’ai vu s’agrandir le nombre de commerces que j’appelle “stealth vegan”, ces lieux où l’on trouve des produits véganes, même si c’est à peine communiqué – quand ça l’est. Laissez-moi vous donner deux exemples que j’ai récemment rencontrés.

A Melbourne (et probablement dans d’autres villes australiennes), on trouve la chaîne “Lord of the Fries“. Ça ressemble à un fast food classique, avec son  lot de burgers et de boissons sucrées, mais c’est végétarien et végane. Si vous regardez scrupuleusement, c’est communiqué. Mais comme me l’ont fait remarquer certains amis, non seulement leur clientèle majoritaire n’est ni végétarienne ni végane, mais en plus ces gens là ne savent même pas qu’ils n’y mangent pas de viande ! On m’a dit que certaines personnes le découvrement seulement quelques mois après y avoir été.

The menu at Lord of the Fries, Melbourne, Australia
Le menu chez Lord of the Fries, à Melbourne, en Australie

Autre exemple : la modeste chaîne de crèmes glacées Gela en Israël. Là où je suis allé, il y avait un petit sticker “vegan friendly” sur le comptoir, qui leur avait été donné par une association israélienne. J’ai demandé à la vendeuse – puisque je ne lis pas l’hébreu – s’il y avait autre chose dans le magasin indiquant que tout y est végane. Elle m’a répondu que non : la plupart des gens qui viennent ne savent pas que c’est 100% végane.

Gela in Israel only has a vegan friendly sticker, but everything is vegan.
Gela en Israel affiche un sticker “vegan-friendly”, mais tout y est végane.

Encore un autre exemple :  Ronald’s Donuts,  un petit magasin de donuts à Las Végas. Rien dans cette structure n’indique qu’il y a quelconque produit végane, et si voulez savoir quel donut est végane, vous devez le demander.

Pourquoi ces commerces – et beaucoup d’autres – sont-ils si modestes sur le fait d’être complètement végétarien ou végane ? Ce n’est visiblement pas parce qu’ils sont embarrassés d’utiliser le mot. En fait, c’est parce qu’ils savent qu’à cette heure-ci, ces mots repoussent les gens plus qu’ils ne les attirent. Végétarien et végane, pour beaucoup de gens, ça ne signifie pas valeur ajoutée, mais valeur soustraite. Pour comprendre ce qu’il se passe, pensez à vote propre réaction face à un restaurant sans gluten. Si vous ne mangez pas sans gluten, vous pensez probablement que ces plats ne seront pas aussi bons que les plats normaux. Quelque chose leur a été retiré (le goût, peut-être?). Evidemment, même si le fait que ça soit sans gluten ou pas ne préjuge en aucun cas de la qualité de la nourriture, le fait est que le préjugé persiste : si c’est sans gluten, c’est moins bon.

Vous devez sûrement penser : mais ne risquent-ils pas de rater des clients ? Un végane va simplement passer devant et ne saura jamais qu’il peut y manger, non ? Certes, ils peuvent effectivement louper certains clients, mais ils vont probablement en gagner davantage. De plus, les végétariens et les véganes trouveront toujours des lieux où manger sans viande, via le bouche à oreille, des applis comme Happy Cow (l’équivalent de notre Vegoresto) ou autres. En d’autres termes, nul besoin de mettre le mot VEGANE en majuscules sur la devanture du magasin.

Tout cela changera à mesure que la majorité appréciera les produits végétaliens. Pour l’heure, un des moyens de favoriser cette appréciation, est de laisser les gens manger végane sans leur dire que ça l’est. S’ils se rendent compte par après que c’était végane (et qu’ils ont aimé ça), alors c’est tant mieux.

Et au cas où vous ne l’auriez pas réalisé : ce qui rend tout à fait possible le business “stealth vegan”, c’est que nous disposons déjà d’alternatives fantastiques pour beaucoup de produits : les gens n’y voient que du feu. C’est un progrès !

Article traduit par Tristan R.

 

 

 

 

Dix règles pour militer efficacement – Henry SPIRA

Peter Singer a publié en 1998 Ethics into action, une biographie d’Henry Spira. Le sixième et dernier chapitre, dont sont extraites les 10 règles ci-après, s’intitule « Pushing the Peanut Forward ». Il y résume notamment la stratégie de Spira. Ce texte n’est pas un catéchisme dont il faudrait suivre les enseignements en tout point, mais le condensé d’une expérience très riche qui a marqué le mouvement animaliste contemporain.

 1. Essayer de comprendre l’état d’esprit du public aujourd’hui, et ce qu’on peut l’encourager à devenir demain. Par-dessus tout, garder le contact avec la réalité.

2. Choisir une cible en fonction de sa vulnérabilité à l’opinion publique, de l’intensité de la souffrance et des possibilités de changement.

3. Fixer des buts atteignables. Amener un changement significatif en avançant d’un pas à la fois. Élever le niveau de conscience ne suffit pas.

4. Établir des sources crédibles d’information et de documentation. Ne jamais rien supposer. Ne jamais tromper les media ou le public. Maintenir sa crédibilité ; ne pas en rajouter, ne pas exagérer le problème.

5. Ne pas diviser le monde en saints et en pécheurs.

6. Chercher le dialogue et tenter de travailler ensemble pour résoudre les problèmes. Présenter les choses comme des problèmes qui ont des solutions. On y parvient mieux en présentant des alternatives réalistes.

7. Être prêt à la confrontation si votre cible ne se montre pas coopérative. Si les canaux normaux ne fonctionnent pas, préparez une campagne crescendo de sensibilisation du public pour mettre votre adversaire sur la défensive.

8. Éviter la bureaucratie.

9. Ne faites pas l’hypothèse que seule la législation ou l’action en justice peuvent résoudre le problème.

10. Se demander : « Est-ce que ça va marcher ? »

Voir ma vidéo sur le sujet :

 

Source : http://www.cahiers-antispecistes.org/henry-spira/

Les objectifs stratégiques de la Vegan Society

Défendre un mode de vie potentiellement éthique et responsable, c’est bien. Se fixer des objectifs stratégiques réalistes pour que ce mode de vie se répande au bénéfice des animaux, c’est mieux. Tel est le projet de la Vegan Society, qui travaille à obtenir des résultats concrets et mesurables.

Le constat de départ de l’organisation est que le changement prend du temps. Pour le favoriser, elle mise sur les partenariats avec d’autres institutions, dans la perspective de changer la perception du public et le comportement des gens. Pour rendre cela possible, voici les objectifs annuels qu’elle s’est fixés :

1. Nous influencerons les politiques et les décideurs dans les domaines suivants

  • Le véganisme doit être maintenu comme une croyance protégée et respectée dans les institutions publiques
  • L’inclusion de la nutrition végétalienne et du véganisme comme une croyance protégée dans le milieu éducatif et à tous les niveaux où un changement pertinent de programme est possible
  • Étiquetage adéquat des aliments végétaliens et d’autres produits dans toute l’UE
  • L’octroi de subventions pour la transition vers l’agriculture végétale
  • Appui pratique aux agriculteurs et aux producteurs intéressés par la transition vers l’agriculture végétale
  • Être une voix forte pour les entreprises produisant des produits véganes et fournir des services ainsi que de la restauration végane
  • Les partenariats stratégiques et les réseaux de chercheurs influençant les conseils nutritionnels publics
  • Plaidoyer pour une meilleure nutrition végane et un nombre accru d’options végétaliennes pour les veganés plus âgés, les patients hospitalisés, les élèves, les prisonniers, etc.
  • De la formation continue sur la nutrition végétalienne pour les professionnels de la santé
  • Produire des données sur les avantages de la nutrition et de l’agriculture véganes, ainsi que sur les implications socio-économiques et politiques de l’utilisation des animaux, comparé au véganisme

2. Nous ferons en sorte que davantage de personnes interrogent l’utilisation d’autres animaux à des fins humaines (par le biais d’un Veggie Challenge, de conférences publiques, d’événements, etc.)

  • Changer d’attitude par rapport à l’utilisation des animaux, c’est montrer plus de sympathie pour les autres animaux et un soutien réduit à l’exploitation animale
  • Réduction de la dépendance aux produits d’origine animale, et utilisation accrue d’alternatives à l’utilisation d’animaux
  • Plus de recherches et d’études sur le véganisme
  • Une représentation plus favorable du véganisme dans les médias.

3. Nous sensibiliserons afin que les gens s’intéressent davantage à l’environnement en ce qui concerne la production et la consommation alimentaires

  • Amélioration de la prise de conscience du lien entre les dommages environnementaux et «l’élevage» et le désir accru de réduire la consommation de produits dérivés d’autres animaux
  • Placer en haut de l’agenda politique des ONG la question de la réduction des impacts négatifs de «l’élevage» sur l’environnement, la disponibilité et la sécurité alimentaire
  • Promotion par les décideurs de l’agriculture végétale durable dans les programmes de biodiversité
  • Introduction de mesures pour récompenser la production et la consommation de produits à base de plantes et désavantager les produits d’origine animale importés et domestiques.

4. Nous sensibiliserons afin que les gens demandent une action sur les problèmes de justice humaine liés à l’utilisation d’autres animaux

  • Contribution à la campagne mondiale de sécurité alimentaire
  • Collaboration avec des organisations de développement nationales et internationales véganes-friendly.
  • Changements dans la politique étrangère et le Département du Développement International pour mettre l’accent sur le financement des initiatives agricoles agricoles et leur financement
  • Favoriser un soutien à l’agriculture locale durable et sans stocks.

5. Nous allons promouvoir le véganisme comme mode de vie sain et positif, et encourager le développement et l’utilisation d’alternatives végétaliennes à tous les produits dérivés d’animaux, augmentant ainsi le nombre de citoyens utilisant des produits véganes

  • Connaissance accrue des produits végétaliens et comment être en bonne santé avec un régime végétalien équilibré
  • Faire connaître les labels véganes (notamment celui que nous avons élaboré)
  • Augmentation du nombre d’entreprises proposant des produits labellisés Véganes
  • Augmentation de la part de marché des produits végétaliens avec les supermarchés, les points de vente au détail et les traiteurs.

6. Nous allons construire un réseau mondial solide, assez compétent et proactif pour aborder les questions liées au véganisme d’une manière efficace et appropriée

  • The Vegan Society soutient les sociétés véganes et les initiatives au Royaume-Uni et dans d’autres pays, partage des informations et des mises à jour
  • Les contacts locaux au Royaume-Uni et à l’étranger ont reçu une formation de pointe et des supports en matière de nutrition, de santé, de sensibilisation et de développement organisationnel végane, organisent des initiatives de sensibilisation au véganisme et partagent leur expertise avec d’autres
  • Amélioration de la notoriété de The Vegan Society, de son histoire et de son logo internationalement
  • Développement organisationnel de The Vegan Society, incluant notamment l’amélioration des structures de gouvernance, l’investissement dans le personnel et l’augmentation de la collecte de fonds.

Source : vegansociety.com/society/strategy

Aussi bien orientée vers la population que vers les entreprises et les pouvoirs publics, la stratégie de la Vegan Society est globale et polymorphe. C’est peut-être justement en étant diversifiée et en jouant sur différents terrains qu’elle portera ses fruits.

En espérant qu’un tel agenda puisse inspirer les associations et autres organisations engagées pour cette cause.

TR

Better eating ou l’éducation végane ciblée

En matière de sensibilisation au sort des animaux non-humains, beaucoup d’organisations ont fait un travail remarquable ces dernières décennies, si bien que la question des droits des animaux commence à se frayer un chemin en Occident. Cela ne veut pas dire pour autant que toutes les stratégies de propagation des idées ont été épuisées. L’organisation à but non lucratif Better Eating vise justement à emprunter une voie encore peu explorée : celle des vidéos éducatives personnalisées.

Les idées centrales de Better Eating, dont l’objectif est de toucher des dizaines de millions de personnes, visent à faire passer un message profond et toujours adapté.

 

Une approche peu conventionnelle 

Lancé aux Etats-Unis par une équipe composée à la fois d’experts en marketing et d’individus engagés pour des causes depuis longtemps, Better Eating cherche à convaincre durablement les gens du bienfondé du véganisme. Pour ce faire, les Better Eaters cherchent à réunir les quatre paramètres suivants, piliers de la persuasion à long-terme :

  • Une exposition répétée au contenu et à leurs idées
  • Une connexion émotionnelle avec la problématique traitée
  • Une explication rationnelle du changement de comportement pouvant être communiquée aux autres.
  • Une solution pratique qui lève autant que possible toutes les barrières.

Leur but est de combiner ces éléments dans des spots animés d’environ 30 secondes, répondant pédagogiquement à des questions du type Pourquoi et Comment être végane.

Massivement diffusés dans les pays anglophones et hispanophones, ces spots inviteront chaque visionneur à suivre la page Facebook de Better Eating où il trouvera du contenu éducatif encore plus ciblé.

 

La segmentation de l’audience

De la même manière que les politiciens et les marketers utilisent le Big Data pour cibler des individus bien spécifiques, le contenu de Better Eating sera automatiquement sélectionné pour correspondre au mieux à chaque personne. L’organisation affirme que c’est cette méthode qui a permis au mouvement “marriage equality” de progresser de manière fulgurante aux USA : cibler les messages de manière intelligente serait la clé du changement culturel.

Le projet débutera avec 96 vidéos, et sera d’abord testé auprès d’un public random restreint, avant d’atteindre une audience plus importante mais aussi davantage ciblée. Parallèlement à cette campagne numérique, Better Eating a prévu de soutenir des groupes locaux des droits des animaux et de justice sociale. En clair, leur recours à l’éducation en ligne n’a pas vocation à se substituer aux interactions IRL entre sympathisants.

 

Un processus créatif… et pratique

Recourir à l’animation, c’est non seulement avoir la possibilité d’expliquer simplement des idées compliquées, mais aussi contourner la censure qui frappe les vidéos d’infiltration d’abattoirs, etc.

Une des soutiens du projet et co-créatrice du studio d’animation Café Studios, Suzanna Brusikiewicz, affirme que l’animation est un excellent outil de promotion de l’éducation et de l’esprit critique. Elle en a déjà fait l’expérience, puisqu’elle a notamment participé à la production de Crash Course, une série de vidéos consacrée à la vulgarisation scientifique. Par conséquent, elle voit en Better Eating un énorme potentiel d’acteur du changement.

 

Pour l’heure, le site internet de l’organisation est encore en cours de développement. En revanche, leur page facebook est déjà bien active, même si l’on n’y trouve pas encore les fameuses animations. Espérons que la recette du ciblage prenne et qu’un projet similaire voie rapidement le jour dans l’Hexagone!

TR

 

Changer les comportements pour changer le monde, mode d’emploi

Ceci est une reproduction de l’article publié par Mélanie Roosen le 7 avril 2016 sur l’ADN.eu. Je me permets de le partager sur mon blog car il correspond vraiment au thème sur lequel je travaille ces temps-ci. Bonne lecture : 

L’Observatoire de la consommation responsable, en partenariat avec l’Ademe, Ikea et Ilec-Prodimarques dévoile son étude intitulée « La Vie Happy – Comment changer les comportements pour changer le monde ? »

Au départ de cette étude, un constat simple : « la catastrophisation du futur refroidit les gens », comme le disait avec lucidité l’auteur et entrepreneur engagé Paul Hawken en 2013 lors d’une conférence en Californie.

Dans ce contexte, c’est le moment ou jamais pour cultiver notre capacité à voir le verre à moitié plein, plutôt qu’à moitié vide. D’autant que, selon les psychiatres, non seulement l’optimisme se cultive mais il aurait des effets très positifs sur la santé – ce qui va dans le sens du développement durable.

I.  POURQUOI LES APPROCHES ACTUELLES VISANT A FAIRE CHANGER LES COMPORTEMENTS NE MARCHENT PAS…

Le point de départ de cette étude est qu’en matière de développement durable, la question du chan- gement de comportement est à la fois cruciale et nécessaire. Quel que soit le scénario envisagé, il nous faudra diviser la consommation de ressources par 2 à 5 dans les pays développés d’ici 30 à 50 ans selon le PNUD et Futuribles – avec des efforts majeurs de dé-consommation et de changements de mode de vie. L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) ne dit pas autre chose en affirmant que 50 % des réductions d’émissions de GES seulement viendront de progrès technologiques, la seconde moitié devant provenir de l’évolution de nos modes de vie et de nos comportements. Cela ne fait donc désormais plus de doute : pour une partie importante, ce sont les citoyens-consommateurs ordinaires, plus que les décideurs politiques, qui décideront du futur de notre planète.

Mais, selon l’étude, on a beaucoup trop tendance à penser ces questions de changement de com- portements de manière descendante, top-down. L’idée qui domine chez les décideurs économiques et politiques, en réaction aux constats précédents, semble en effet être qu’il va falloir faire changer les gens « d’en haut » et leur faire comprendre des choses qu’ils n’entendraient pas spontanément voire s’en écarteraient par leur comportement. Cette vision est notamment ce qui fait le succès des nudges – ces méthodes douces pour inspirer la bonne décision qui ont le mérite de ne pas coûter cher, d’être indolores puisqu’elles laissent le choix aux gens et d’être relativement faciles à mettre en place (ce qui est une vertu sur des sujets où « il est urgent d’agir »). L’exemple de nudge le plus connu est « le choix par défaut », par lequel un hôtel ne change pas vos serviettes sauf si vous le demandez, par exemple.

En outre, qu’il s’agisse de changement climatique, de santé ou de sécurité routière, voire de prévention de la délinquance, nous aimons penser que les faits peuvent convaincre les gens de chan- ger – car nous aimons penser que les humains sont essentiellement «rationnels» et qu’ils agissent dans leur propre intérêt s’ils ont la bonne information. Nous avons grandi en pensant que «savoir c’est pouvoir». Mais force est de constater que le discours consistant à exposer les chiffres et les risques pour amener au changement de comportement ne marche pas.

 

Les dernières connaissances sur le cerveau et les apports des neurosciences éclairent particulière- ment le point précédent : la lucidité, l’information et la volonté d’aller percuter le sens rationnel des causes et des effets déclenchent un stress trop intense qui « débranche » le cortex préfrontal – lequel est au cœur de la résilience et de notre capacité à affronter des problèmes complexes. Cela revient à mettre les gens dans une position de retrait et d’échec qui n’est pas propice au changement de com- portement. A l’inverse, il est démontré désormais que l’on peut, grâce à la façon dont on s’adresse aux individus, changer leur « mode mental » pour les mettre dans un état de conscience qui leur permette de se comporter de manière raisonnée en sollicitant le cerveau préfrontal (celui de l’adaptation, la résilience, la créativité, la gestion du complexe, l’intelligence, la sérénité, l’altruisme et l’empathie…). Autrement dit : plus on (les décideurs politiques et entreprises notamment) parle aux gens comme s’ils étaient stupides et incapables de comprendre ou de changer, et plus aussi on leur parle comme s’ils étaient seuls responsables du problème du fait même de leur réticence à changer, plus on obtient le comportement que l’on voudrait précisément éviter. C’est l’essence des effets Pygmalion ou Golem mis en évidence par le psychologue américain Rosenthal.

Ainsi, dans les entreprises, une sérieuse barrière au progrès de l’offre vers le développement durable est cette croyance qu’il faut rester simple, voire simpliste, car les gens « ne vont pas comprendre », à l’instar de Madame Michu, personnage fictif censé incarner la « consommatrice moyenne »… Le résultat est que le marketing traite les gens comme des caddies et non comme les citoyens qu’ils sont – parfaitement conscients des enjeux et bien plus prêts à changer, souvent, que les entreprises ou les politiques.

Un autre enseignement important est que, du point de vue de la psychologie (positive), la peur et ses corollaires (récompenses, punitions, etc.) ont des effets néfastes sur la capacité à résoudre des problèmes qui nécessitent de penser autrement. A l’inverse, les émotions positives et la motivation autonome de l’individu stimulent la capacité à penser de manière plus globale, mais aussi la créativité et la probabilité d’inventer des solutions intégratives. Pourtant, sur les questions de développe- ment durable, qui relèvent de ces défis et demandent plus de créativité et de pensée globale, cette approche n’a quasiment jamais été mobilisée – car la vision dominante est celle d’un problème à résoudre et d’une catastrophe annoncée.

Pragmatiquement, pourtant, le changement est déjà à l’œuvre : il ne vient pas du haut mais de la base, et un nouvel imaginaire est déjà en train de se construire, car même lorsqu’ils naissent sous la contraintes, les nouveaux comportements (AMAP, circuits courts, autopartage, consommation col- laborative…) ont des effets vertueux inattendus. Sur le terrain, les gens ont envie de vivre autrement pour vivre mieux, tout simplement. Avec moins de biens et plus de liens. Ce sont là des aspirations concrètes, positives – et à l’opposé du discours catastrophiste.

Ces initiatives collectives sont essentielles si l’on veut changer les modes de vie. Car nous vivons sous le regard des autres. La médecine a montré l’efficacité des approches fondées sur une relation émotionnelle avec une personne ou un groupe qui a confiance dans le fait que l’on va changer. Or nos actes de consommation sont pour une bonne part liés aux normes sociales en vigueur au sein de groupes d’appartenance (cadeaux rituels, mode, moyens de communication, etc.). Consommer c’est participer à la société – et à titre individuel, les consommateurs n’ont pas toujours le choix, contrairement à l’idée reçue selon laquelle la consommation serait le lieu d’expression du libre arbitre individuel. Les modes de vie, ce qu’on appelait autrefois « les mœurs», ne se décrètent pas par des lois, comme le rappelait Montesquieu : ils se réforment par la contagion de l’exemple, et cette nécessité de modifier la « norme sociale » jusqu’à un point de basculement des comportements donne un rôle potentiellement important (mais très inexploité, à date) aux médias, aux célébrités ou aux marques de luxe, notamment.

 

II. POSITIVER LES MODES DE VIE DURABLES : DES LEVIERS NOUVEAUX POUR CHANGER LES  COMPORTEMENTS…

Le livre à succès Built to last, de Jim Collins and Jerry Porras, tire les leçons de nombreuses entre- prises au succès pérenne… et il est intéressant de regarder comment en utiliser les règles pour créer un tel succès autour du développement durable.

La première règle issue de ces entreprises tient à leur capacité à articuler une vision positive de l’avenir auquel elles veulent contribuer. A l’opposé de l’enfer qu’on nous promet donc sur le chan- gement climatique (réfugiés, catastrophes, etc.), il y a sans doute un message auquel tout le monde répondrait de manière positive – un message qui ferait basculer les cœurs, les esprits et même les comportements, en présentant la vision positive du futur que l’on veut contribuer à construire – ce que le mouvement écologiste n’a pas vraiment fait, à ce jour. Il nous faut une vision positive du pa- radis bas-carbone, aussi visuelle et attractive que possible – dans l’idéal présentée avec une grande histoire (à quoi ressemblera le monde) et une histoire plus « micro » et personnelle (ce que cela change à ma vie).

Si le développement durable est tout à la fois aujourd’hui et demain, cela veut dire aussi qu’il nous faut sans doute parier davantage sur la continuité que sur la rupture. Sur ces sujets en effet, le dis- cours ambiant nous parle davantage de ce qu’il faudrait arrêter, changer, etc. Alors qu’un nombre croissant d’experts pensent au contraire qu’il faudrait aller puiser dans ce que les gens font déjà – car le problème de la rupture est double : le catastrophisme d’une part et le côté stigmatisant ou culpabilisant d’autre part. Dans la psychologie positive, l’appreciative inquiry a montré que l’on apprend davantage de ses expériences réussies, et que surtout le fait d’en parler, de les raconter, nous fait encore plus progresser dans le sens de ce qui s’est produit lors de ces expériences. Faire émerger les histoires positives permet de faire advenir du changement positif : cela tient d’abord au pouvoir des histoires et de l’imaginaire, qui sont dans tous les cas plus puissants que les chiffres ou les statistiques (voir l’exemple récent des réfugiés, avec le basculement qu’a provoqué cette photo d’un enfant mort sur la plage…) ; mais cela tient aussi au pouvoir des histoires positives et à ce qu’elles ont changé, individuellement ou collectivement, dans les vies de celles et ceux qui les ont vécues.

L’enjeu est donc aussi, fondamentalement, de parler à chacun non pas tant de ce qu’il peut faire pour le développement durable, mais de ce que le développement durable peut faire pour lui. Car au fond, il ne s’agit pas uniquement de sauver les ours polaires mais aussi d’aider chacun à mener une « vie bonne » telle que la prônait Aristote et d’inciter chacun à se réaligner sur son élan de vie positif. D’autant que c’est l’écart entre cet élan et sa vie qui génère des mécanismes de compensation… dont la sur-consommation ! Pour cela, il est urgent aussi de développer d’autres stratégies que la consom- mation matérielle pour répondre au besoin d’appartenance, de reconnaissance et de participation à la société de chacun – c’est par exemple ce qu’apporte le service civique chez les jeunes.

Avec cette même approche, qui consiste à partir des gens et de ce qu’ils vivent, il est aussi intéressant notamment de profiter des « moments de vie » où les individus sont plus sensibles à cette promesse d’une vie meilleure et mieux disposés au changement de mode de vie – comme la naissance d’un enfant,  notamment…

 

Ensuite, évidemment, tout ce qui peut faciliter le basculement des comportements et aider les gens à acquérir et à maîtriser de nouvelles habitudes est bienvenu. De ce point de vue, le recours aux nudges peut être légitime, en partant du principe que les individus sont prêts à changer… mais qu’au moment de passer à l’acte pour des décisions quotidiennes, ils ne font pas toujours le bon choix pour différentes raisons (la norme sociale, l’influence de leurs voisins, la façon dont le choix leur est présenté, etc.). Le nudge est le petit coup de pouce qui les aide à passer à l’acte, un déclencheur qui lève les blocages du discours culpabilisant ou global – dans un contexte où tous s’accordent à recon- naître que d’autres approches doivent ensuite prendre le relais (l’information, l’incitation financière, la contrainte ou d’autres outils).

 

Et parce qu’en matière de consommation, la norme sociale est particulièrement décisive, on l’a vu, la répétition de rituels visant évidemment à pratiquer les nouvelles compétences mais surtout à les rendre « normales » à chaque âge de la vie est importante également. Cette importance de la norme sociale suggère un autre levier à activer : l’exemplarité des personnes médiatiques – et idéalement de celles qui ne sont pas forcément connues pour leur engagement sur ces sujets : sportifs, acteurs, artistes, etc. Pour faire basculer la norme, les élites aussi peuvent avoir un rôle car elles lancent des modes – et cela concerne autant les comédiens que les intellectuels ou les marques de luxe. C’est un levier puissant qui peut passer par les médias, y compris dans les programmes, les films ou les séries : on sait désormais que les dynamiques sociales évoluent aussi par l’imitation et la distinction – autant en tenir compte.

Pour Tal Ben Shahar, le promoteur « star » de la psychologie positive, « une grande leçon de la psy- chologie des années 60 est que la personnalité compte finalement moins, dans ce que font les gens, que l’environnement social dans lequel ils évoluent ». De ce point de vue, un autre levier, permettant de simplifier la situation et de faciliter le passage à l’acte, est d’alléger le coût des produits et des comportements vertueux par rapport aux autres – en envoyant notamment un signal prix qui rende compte des impacts réels. Mais ce « coût » à alléger n’est pas que financier : c’est aussi le coût de l’effort, de la facilité d’accès…

III. EN CONCLUSION : QUELLES RECOMMANDATIONS POUR LES  ACTEURS ?

On aurait tort de renvoyer la responsabilité du changement sur un seul acteur (a fortiori sur les consommateurs, qui ne peuvent pas se lever comme un seul homme pour protester). Car la transition vers les modes de vie durables ne sera sans doute effective que si chaque acteur du triptyque « pouvoirs publics – entreprises – consommateurs », auquel on pourrait aussi ajouter les médias, prend ses responsabilités … sans attendre que les autres s’engagent. Et c’est l’une des conclusions majeures de cette étude que pour changer les autres, il faut sans doute commencer par se changer soi-même… Voici donc les recommandations-clefs de l’étude pour les principaux acteurs. A lire en gardant à l’esprit qu’une partie importante des actions à mettre en place appelle des collaborations nouvelles entre ces acteurs.

 

RECOMMANDATIONS POUR LES ENTREPRISES

D’abord, assumer un rôle d’acteur public, contribuant à des enjeux d’intérêt général (ex. santé, environnement, emploi, etc.) au cœur de leur mission, pour maximiser leur contribution positive à la qualité de vie et proposer une vision attractive du futur durable.

-Opter pour le choice editing et incarner les engagements dans l’offre : selon GlobeScan, 78%

des leaders d’opinion européens estiment que les entreprises devaient désormais proposer des pro- duits durables à la place des produits conventionnels, et pas en complément. C’est l’approche dite du choice editing ou du « choix par défaut ». Le marketing de l’offre prend le pouvoir afin d’orchestrer la transition de l’ensemble des produits.

Démocratiser l’offre responsable, à la fois en la généralisant pour changer d’échelle et en faisant en sorte que le prix le plus cher ne soit plus payé par celui qui a le comportement le plus vertueux mais au contraire par celui qui choisit l’option ou l’offre la moins respectueuse de la planète, la plus coûteuse en externalités.

-Faire évoluer les postures et discours marketing en s’adressant non plus à des caddies mais    à des citoyens, sensibles à la positivité des marques et conscients des enjeux malgré la complexité, la contrainte budgétaire, etc.

-Former les marketeurs à la transition nécessaire (lors de leur formation initiale mais aussi tout au long de leur carrière) afin de leur expliquer les transitions à la fois nécessaires et inéluc- tables qu’appelle le développement durable, de les aider à comprendre le pouvoir incroyable que peut avoir une marque dans ce contexte, son influence décisive sur les comportements, notamment par la création de la norme sociale… et aussi, naturellement, de leur donner une culture de base sur la façon dont certaines marques réussissent à transformer en atout commercial leur positivité et leurs engagements sociaux ou environnementaux .

RECOMMANDATIONS  POUR  LES MEDIAS

-Parler de ce qui marche et des solutions à chaque fois qu’un problème est évoqué : si les médias rendent souvent très bien compte des problèmes de nos sociétés, ils n’informent pas ou pas assez sur les solutions pour les résoudre. Pour les défenseurs d’un « journalisme civique », il faut que ce qui remplit les colonnes des journaux ou les écrans des médias donne envie aux citoyens de par- ticiper à la vie de leur communauté. Il ne s’agit ni plus ni moins que de redéfinir le rôle des médias dans la vie publique, comme propose de le faire l’association « Reporters d’espoirs» créée en 2003 en France pour promouvoir une information « porteuse de solutions » dans les domaines économique, social et environnemental

Donner une vision plus équilibrée de l’actualité d’aujourd’hui et, au-delà, s’intéresser au futur : il s’agit à la fois de rapprocher la couverture médiatique actuelle de la réalité (dans les années 1990, le nombre d’articles évoquant un meurtre dans les médias américains a augmenté de plus de 500% – alors même que le taux d’homicides chutait de plus de 40%) mais aussi de dépasser l’actualité d’aujourd’hui, aussi brûlante soit-elle, pour s’intéresser davantage à demain et commencer à chroni- quer un futur meilleur, qui est déjà en germe dans de nombreuses initiatives.

 

RECOMMANDATIONS POUR LES POUVOIRS  PUBLICS

-Construire une vision positive du futur et un projet de société attractif, capable d’être la « nouvelle frontière » de toute une génération : la transition vers des modes de vie plus durables est une transition culturelle et psychologique majeure qui ne se produira que si une vision politique forte est affirmée en amont pour donner un cap attractif et positif, articulé autour d’objectifs ambi- tieux et radicaux cartographiant concrètement le chemin pour l’atteindre. L’objectif « Zéro Déchets en 2020 » à San Francisco, l’engagement « Neutralité carbone en 2021» au Costa-Rica, l’objectif « 100% d’énergie renouvelable locale en 2030 » de la communauté de communes du Mené (Bre- tagne) ou le Bonheur National Brut au Bhoutan sont autant d’exemples de telles visions collectives et mobilisatrices.

– Faire de la consommation durable (distincte de la production) et des modes de vie un sujet    en soi dans les politiques publiques, qu’il s’agisse de l’empreinte carbone, de l’obsolescente pro- grammée, du gaspillage alimentaire, etc.

Affiner les approches et mieux cibler les campagnes en tenant compte de tout ce qui favo-   risele changement de comportement : bien informer les citoyens-consommateurs, cela veut dire ne plus s’adresser à un « consommateur moyen » indifférencié, qui en réalité n’existe pas ou plus. Les campagnes peuvent ainsi jouer sur les moments de vie (en particulier l’arrivée d’un nouvel enfant), les dynamiques collectives des groupes sociaux (en particulier via les associations sportives ou de retraités, mais aussi les co-propriétés, les voisins…), la prise en compte des moyens de chacun (distin- guer les ménages aisés des plus défavorisés)…

Faciliter le passage à l’acte des consommateurs vers des produits moins polluants, en allé- geant le coût de ces offres : fiscalité écologique, taux de TVA réduit pour les éco-produits labellisés, allongement de la durée de garantie obligatoire pour les biens d’équipement, etc.

– Opter pour une approche hybride, mêlant l’ascendant (à l’écoute des initiatives novatrices du terrain, en soutien des groupes sociaux pionniers pouvant jouer un rôle d’entraînement et de l’in- novation durable) et le descendant (réglementation et normalisation pour répandre ces  initiatives) – sans oublier de valoriser les collectivités territoriales mieux armées pour ces stratégies hybrides.

Soutenir l’innovation au service des modes de vie durables, qu’elle soit technologique (avec une stabilité dans les politiques permettant l’engagement des acteurs) ou sociétale (low-tech) : AMAP, habitat coopératif, villes en transition, jardins partagés ou autopartage…

Assumer le rôle de l’éducation pour installer de nouveaux « rituels » et réflexes chez les gé- nérations futures – à travers par exemple une sensibilisation à la gestion d’un budget, à la cuisine ou à la nutrition, mais aussi aux éco-gestes via l’engagement des établissements eux-mêmes…

Créer un GIEC du comportement pour partager les plus récentes connaissances avec les pra- ticiens (acteurs publics, marketeurs, medias, etc.). En effet, les connaissances évoluent rapide- ment dans des domaines très variés (philosophie, anthropologie, géographie, science politique, éco- nomie, sociologie, psychologie, psychologie sociale, sciences de gestion, marketing…), et la littérature théorique est aujourd’hui peu appropriée et utilisée par ceux dont le métier est la conduite du change- ment : éducation/formation, agents administratifs, journalistes et médias, professionnels du marketing et de la communication, acteurs des marchés concernés (énergie, alimentation, mobilité, habitat, etc.).

Où mène l’Action Directe?

Pourquoi nous avons besoin d’agrandir le socle de véganes avant de recourir à des stratégies plus agressives.

[Cet article est une traduction de l’essai d’Alex Felsinger, qui s’interroge particulièrement sur la pertinence des actions menées par l’organisation Direct Action Everywhere, et plus généralement sur celle de l’action directe aujourd’hui.]

Après avoir mis fin à ma courte carrière de journaliste pour devenir défenseur des animaux à plein temps, je me suis investi sous toutes les formes possibles, allant de la participation à des virulentes campagnes de lobbying jusqu’à la distribution d’échantillons de glaces véganes. Ces dernières années, en matière de véganisme, je me suis focalisé sur le développement de techniques et d’outils de persuasion efficaces. Je ne fais pas tout ce travail seulement pour sauver quelques vies à travers des changements alimentaires utilitaristes. Non, je le fais parce qu’avoir l’opinion publique dans notre poche est une étape cruciale dans la construction d’un mouvement influent.

Les droits des animaux, c’est une question de justice sociale – les animaux ne devraient pas être traités comme des propriétés, mais devraient acquérir un statut social. Cependant, si l’ont peut tirer beaucoup d’enseignements de la longue histoire des autres mouvement de justice sociale, notre cause est un cas à part pour plusieurs raisons, ce qui rend notre combat particulièrement plus difficile que les autres.

Inspiré par la lutte pour les droits de l’homme, le mouvement des droits des animaux a fait revivre les manifestations bruyantes et les stratégies de désobéissance civile, notamment sous la houlette de Direct Action Everywhere. La stratégie de cette association est semblable à celle de PETA durant les années 80 et 90 – faire quelque chose de déroutant pour attirer l’attention des médias – mais elle est beaucoup plus fréquemment utilisée, au point d’être devenue leur méthode d’action de base.

Répondant à la frustration inhérente au fait d’être végane dans un monde non-végane, ces stratégies mobilisent des activistes heureux de pouvoir exprimer leur mécontentement. D’autres activistes sont mis mal à l’aise par ces tactiques, mais se motivent eux-mêmes à participer parce qu’ils pensent que c’est efficace.

Si Direct Action Everywhere a récemment admis qu’il existait quelques différences entre les luttes pour les droits des animaux et ceux des humains, l’organisation ne considère pas les différences assez importantes pour remettre en question leur usage continu des stratégies disruptives. Mais l’état de la recherche en matière de mouvements sociaux — y compris chez les auteurs les plus souvent cités par Direct Action Everywhere —indique que les différences sont significatives. En fait, continuer à utiliser ces stratégies risque de freiner la croissance du mouvement et réduit la probabilité que l’on s’attire les faveurs du public.

Pour réellement progresser, on ne peut pas sortir les résultats obtenus par les autres mouvements de leur contexte. Il faut soigneusement prêter attention aux circonstances uniques dans lesquelles notre mouvement s’inscrit et prendre en compte le rôle que jouera le soutien du public dans l’obtention d’une majorité. Il est également nécessaire de reconnaître les difficultés de la tâche qui consiste à gagner en crédibilité, tout en supprimant les mauvaises habitudes qui détournent les gens de notre cause.

La perception du public compte

 Les militants des droits des animaux savent à quelle point la question “Etes-vous chez PETA?” est couramment posée. Il y a une raison à cela : les gens cherchent à savoir s’ils doivent rejeter notre message d’emblée ou nous laisser une chance. Ils veulent savoir si l’on correspond à leur préjugé négatif sur les activistes de la cause animale ou non.

Largement financée et forte de ses 36 ans d’existence, sa stratégie fondée sur la couverture médiatique a fait de PETA un synonyme des droits des animaux, si bien que leurs stratégies sont représentatives de celles de l’activiste-type. Parallèlement, certains individus soulignent la ressemblance énorme entre Direct Action Everywhere et PETA.

Tandis que PETA tout comme Direct Action Everywhere considèrent toute couverture médiatique comme une victoire en soi, une étude publiée dans le Journal Européen de Psychologie Sociale indique que la couverture médiatique des activistes qui correspondent au stéréotype en question ne permet pas de gagner le soutien du public. Dans l’un des cinq tests menés dans le cadre de l’étude, les chercheurs ont pris un même plaidoyer pour l’environnement et y ont attaché trois différentes biographies d’auteurs : un activiste-type engagé dans l’action directe et la protestation, un activiste qui défend l’environnement sans passer par l’action directe, et un individu qui n’est pas militant. Résultat? Les sujets de l’expérience étaient moins susceptibles d’être convaincus par l’activiste-type que par les deux autres auteurs.

Direct Action Everywhere, tout comme des groupes tels 269Life et Collectively Free, ont recours à des stratégies qui correspondent au stéréotype négatif crée par PETA

Pour ne rien arranger, Direct Action Everywhere insiste désormais sur le fait que ses membres devraient se focaliser sur la fabrication de nouveaux activistes plutôt que sur la conversion des gens au véganisme. Le fondateur de l’organisation, Wayne Hsiung, assimile le véganisme à de l’inaction et affirme que nous devrions plutôt encourager la participation active à travers la protestation perturbatrice. Selon lui, la passion et l’énergie qui ressortent de la protestation disruptive pousseront les gens à prendre part au mouvement, qu’ils soient véganes ou non.

Hélas, la recherche indique plutôt le contraire. Les gens sont fortement dissuadés de participer à des actions radicales en raison de leur peur d’être frappés d’ostracisme social : “les participants” se demandent si leurs actions ou les groupes auxquels ils sont liés ne risquent pas de d’impacter négativement leur autorité et leur efficacité. Par conséquent, ils évitent certaines actions afin de conserver leur influence et/ou de se tenir à distance de certaines franges négatives de la base militante. D’autres chercheurs sont parvenus aux mêmes conclusions.

Les gens sont fortement dissuadés de participer à l’action radicale en raison de leur peur d’être frappés d’ostracisme social

Il faut accroître la participation pour que l’action directe soit efficace. Or pour accroître la participation, la société doit davantage comprendre les enjeux liés aux droits des animaux. Il faut que chaque frère/sœur ou partenaire des activistes nous soutienne – nous avons besoin qu’ils soient véganes.

Atteindre une masse importante

Hsieng a souvent cité le travail de la sociologue, chercheuse et auteure Erica Chenoweth pour défendre la protestation disruptive. Dans son TEDxtalk, elle parle de son analyse de “toutes les campagnes violentes et non-violentes majeures menées depuis les années 1900 pour le renversement d’un gouvernement ou la libération d’un territoire”. Elle en conclut que les campagnes non-violentes de désobéissance civile et de protestation ont été beaucoup plus efficaces.

D’autres observateurs, tout comme Chenoweth, on fait remarquer que les campagnes non-violentes contre les gouvernements au pouvoir depuis longtemps ont moins de chance d’aboutir : “Les régimes qui se maintiennent de génération en génération opéreraient un effet déprimant sur les attentes de la population quant à l’utilité de l’action non-violente quand il s’agit d’arracher le pouvoir aux mains du gouvernement.”

En d’autres termes, plus le règne d’un gouvernement devient normalisé, plus il est difficile de convaincre la population de prendre part à la mobilisation radicale, même s’ils en partagent les objectifs. Rappelons désormais le fait que même le gouvernement ayant le plus longtemps siégé dans l’histoire fait pâle figure à côté de la domination permanente de l’humanité sur les animaux non-humains – domination qui inclut leur consommation. Nous avons donc un gros défi à surmonter.

Erica Chenowth à TEDx Boulder en 2013

Même en ayant pris en compte ces paramètres, Chenoweth a conclu que les mouvements non-violents gagnaient toujours s’ils avaient le soutien d’au moins 3,5% de la population. En d’autres termes, si 3,5% de la population sont prêts à sacrifier leur liberté pour une cause dans laquelle ils croient, ils sont presque certains d’obtenir la victoire. C’est une découverte incroyable qui devrait faire naître une lueur d’espoir chez tous les mouvements naissants, y compris au sein du mouvement des droits des animaux.

Sur la Go Vegan Radio et dans le matériel de promotion de Direct Action Everywhere, Hsiung interprète ces résultats de la manière suivante : il suffit de convaincre “4 personnes sur 100” de participer à leurs actions disruptives pour réussir. Ceci constitue une interprétation erronée, et s’inscrit en fait en nette contradiction avec ce que Chenoweth décrit.

Les recherches de Chenoweth ont montré que les mouvements qui s’engagent dans l’action directe non-violente avant d’atteindre la participation de 3,5% de la population sont beaucoup moins susceptibles de réussir. Tel est l’intérêt d’établir un seuil : savoir quand mobiliser et quand se concentrer sur la croissance du mouvement. Direct Action Everywhere prend l’approche contreintuitive selon laquelle c’est la mobilisation qui fait agrandir le mouvement, alors que les sources qu’il cite affirment que la mobilisation prématurée conduit les mouvements à l’échec. 

Dans la même émission radio et lors de ses conférences, Hsiung cite les travaux du fameux politologue Sidney Tarrow, professeur à Cornell. En fait, Direct Action Everywhere vante souvent les mérites de Power in Mouvement, le livre de Tarrow qui aurait inspiré leurs stratégies disruptives. Si le livre propose une analyse remarquable des mouvements de justice sociale qui devrait être lue par tous les activistes, son message a mal été interprété par Direct Action Everywhere, qui avait aussi compris de travers les travaux de Chenoweth.

Partant de preuves historiques, Tarrow et Chenoweth s’accordent sur le fait qu’il est préférable de se concentrer sur la croissance plutôt que sur l’action dans les premières heures d’un mouvement. Ils partagent aussi la vision selon laquelle certains mouvements croissent moins vite que d’autres.

Tarrow a observé que les mouvements des droits civils, féministes et écologistes ont tous les trois enregistré leur meilleure croissance durant leur institutionnalisation et leur professionnalisation. “L’institutionnalisation et la radicalisation, bien qu’elles étaient contraires, formaient une symbiose, s’entretenaient mutuellement”, écrit-il dans Power in Movement.

En fait, c’est seulement après la croissance de ces mouvements par des moyens politiquement corrects que des groupes de protestation ont vu le jour : “nés de l’insatisfaction liée à l’institutionnalisation constante de ces organisations mainstream, ils ont été formés par une génération d’activistes qui avait constaté les échecs de ces institutions et désapprouvé les compromis qu’elles avaient fait. ”

Si j’admets que notre mouvement progresse de façon terriblement lente, pour autant, il n’est pas logique de conclure qu’il est désormais temps de mobiliser. Notre nombre ne s’est pas suffisamment accru pour cela…. et ne s’agrandira pas en mobilisant pour l’action directe.

“Le résultat positif de l’institutionnalisation a été le fait que la force et la taille du secteur militant ont rapidement pris de l’ampleur à partir des années 1960”, écrit Tarrow. “Robert Brulle et ses associés, qui ont travaillé sur les associations environnementalistes en Amérique, ont mis en lumière un quasi triplement de leur nombre entre 1960 et 1970, ainsi qu’un doublement entre 1970 et 1990. Utilisant les données sur les groupes de féministes et de minorités fournies par l’Encyclopédie des Associations, Minkoff a trouvé une sextuple expansion de ces organisations, étant passées d’un total de 98 en 1955 à 688 trente ans plus tard. La croissance la plus importante a été celle du militantisme et des groupes militants tournés vers la distribution de services, avec des taux de croissance plus faibles pour les groupes spécialisés dans la culture et la provision de service seule. En revanche, aucune croissance n’a été enregistrée pour les groupes orientés vers la protestation. ”

Chenoweth note que certains mouvements se sont radicalisés trop tôt et que leur taux de réussite s’est alors effondré, mais selon elle, c’est plutôt rare. Dans la plupart des cas, un mouvement devient assez large pour réaliser que le nombre fait la force, continue à échouer à travers les moyens institutionnels, et se tourne alors vers l’action directe, animé par le désespoir. Quand aucune de ses tentatives institutionnelles et militantes n’aboutissent, c’est là qu’une classe oppressée décide qu’il est nécessaire de risquer sa vie et sa liberté pour forcer le changement.

Les agissements de Direct Action Everywhere ne sont pas motivés par le désespoir, mais résultent d’une analyse erronée de la théorie sociale – une application artificielle d’une tactique sur un mouvement qui n’a pas encore atteint le point où la tactique peut efficacement marcher. Nous n’avons pas 3,5% de soutien, sans parler de la participation à l’action disruptive – et nous n’allons pas avoir en avoir davantage en nous engageant si tôt dans l’action directe. Nous l’obtiendrons à travers l’éducation et le fait de plaire à la majorité.

Crédibilité inhérente contre crédibilité acquise

En citant Tarrow, Chenoweth et d’autres, Direct Action Everywhere a qualifié ce qui suit de disruptions qui se sont avérées fructueuses :

  • Les sit-in au temps du mouvement des US Civil Rights, à commencer par le Greensboro Four
  • Les piquets de grèves dans les débuts du mouvement américain pour les droits des homosexuels.
  • La désobéissance civile des suffragettes américaines et anglaises
  • Les protestations des activistes pour les droits des handicapés, qui ont finalement permis d’obtenir l’Americans with Disabilities Act (ADA).

Ces mouvements ont tous une chose en commun : ils bénéficiaient à des êtres humains. Ils ont cherché à améliorer les conditions de vie et à relever le statut d’une classe sociale – d’où le terme «mouvement de justice sociale».

La classe opprimée de chacun de ces mouvements a pu s’exprimer activement pour ses droits. Ils étaient des participants et des organisateurs actifs. Ils ont séduit la classe dominante en raison de leur humanité. Ils étaient leur propre base de soutien.

Malheureusement, la plupart des animaux manquent complètement de statut social dans les sociétés humaines. A la place, la grande majorité des animaux sont traités comme des produits de base – littéralement élevés dans le seul but d’être tués et consommés. Pourquoi ont-ils été exclus de la société, d’abord? Sans doute parce qu’ils sont différents de nous, mais aussi parce qu’ils ne peuvent pas nous parler dans nos langues. Même si les véganes éthiques sont convaincus que la sensibilité animale est suffisante pour garantir un statut social élevé, il n’en demeure pas moins que les animaux ne peuvent pas demander spécifiquement de tels droits car ils ne peuvent pas communiquer avec nous.

A la différence de tout autre mouvement de justice sociale dans l’histoire, le mouvement des droits des animaux est unique dans la mesure où la classe opprimée ne peut pas parler dans une langue que les humains comprennent.

Puisque les humains opprimés peuvent raconter leurs propres histoires, leur lutte s’accompagne d’un certain niveau de crédibilité inhérente – seuls leurs plus fervents adversaires minimisent soigneusement les expériences dont ils parlent. Les militants des droits des animaux n’ont pas de crédibilité inhérente; nous sommes des intermédiaires, parlons au nom des animaux comme nous croyons qu’ils le souhaitent.

Comment gagnons-nous de la crédibilité? Les chercheurs ont déterminé que la crédibilité des militants dépend de trois facteurs: 1. les perceptions du savoir et de l’expertise, 2. les perceptions de l’ouverture et de l’honnêteté, et 3. les perceptions de préoccupation et de soins. En outre, ils ont conclu que «défier un stéréotype négatif est essentiel pour améliorer les perceptions de confiance et de crédibilité».

M. Martinez, photo utilisée avec permission

Étant donné qu’aucun être humain ne sait vraiment comment ça fait d’être au monde en tant que poulet ou que cochon, notre responsabilité en tant que défenseurs de leurs droits est de mettre en avant ce que nous croyons être les similitudes entre leurs expériences et les leurs. Mais malheureusement, nous pouvons pas vraiment savoir.

Les non-véganes cherchent la moindre faille pour discréditer notre affirmation selon laquelle les animaux méritent des droits, c’est pourquoi nous ne devrions pas nous comporter d’une manière qui facilite la tâche des non-véganes de saper notre message. Même si cela peut sembler problématique ou s’apparenter à la politique de respectabilité, je ne propose pas que les défenseurs des animaux deviennent des personnes qu’ils ne sont pas; je demande à Direct Action Everywhere de cesser d’encourager les végétaliens à être plus agressifs. Antagoniser le public avec des manifestations perturbatrices se fait détriment de notre crédibilité, ce qui impacte négativement notre efficacité.

Notre objectif est de faire ce qu’il y a de mieux pour les animaux, pas de faire ce qui nous semble le mieux, ni de défendre notre droit de se comporter comme nous le choisissons. Nous sommes leur seul soutien et leur seul espoir.

Partir de rien

Le soutien idéologique aux droits des animaux dans notre société a effectivement commencé à zéro pour cent. Presque personne ne pensait que les animaux devaient avoir des droits, alors ils n’en avaient pas.

Nous avons fait quelques progrès, mais ce mouvement en est encore à ses balbutiements. Les enquêtes nationales indiquent qu’ 1 à 2 pour cent de la population est végane. A côté de ça, environ 2 autres pour cent de la population prétendent être végétariens. Malheureusement, d’autres enquêtes indiquent que la plupart des végétariens ne voient pas leur alimentation dans le cadre de leur identité et ne sont pas motivés par les droits des animaux (mais davantage par le bien-être animal et la santé personnelle). Dans ces conditions, j’estime le soutien idéologique aux États-Unis pour les droits des animaux à moins de 1℅ de la population, avec une majorité confortable pour l’opposition opposition. Même si tous les végétariens éthiques devaient adhérer à Direct Action Everywhere, on serait bien loin des 3,5% de gens prêts-à-se-mettre-en-danger nécessaires pour que les tactiques d’action directe puissent avoir un impact.

Hsiung et d’autres militants de Direct Action Everywhere citeront souvent ce sondage Gallup qui demande si les gens pensent que les animaux méritent les mêmes droits que les personnes, méritent une certaine protection ou n’ont pas besoin de beaucoup de protection. L’enquête a été effectuée trois fois depuis 2003 avec des résultats similaires à chaque fois, c’est-à-dire 25 à 32 pour cent des personnes disant que les animaux méritent les mêmes droits que les gens.

La plupart des gens aux États-Unis limitent leur interaction avec les animaux à leurs chiens ou à leurs chats, qui sont vraiment traités comme des membres humains de la famille, ayant des droits similaires. Je ne peux pas m’empêcher de supposer que la plupart des gens qui ont répondu à ce sondage Gallup pensaient à Fido ou à Félix assis sur leurs genoux au moment même où ils étaient au téléphone avec le sondeur. Si tant de personnes étaient préoccupées par les droits des animaux, la population végétarienne aurait certainement augmenté depuis 2003 – mais au lieu de cela, elle est restée à peu près égale à 1 à 2 pour cent.

De plus, malgré les 32 pour cent des répondants s’étant prononcés en faveur de l’égalité des droits pour les animaux, un pourcentage plus faible était très préoccupé par le bien-être des animaux dans les zoos (21 pour cent), les fermes (26 pour cent) et les parcs marins (25 pour cent). Pourquoi quelqu’un qui croit en l’égalité des droits pour les animaux ne montre même pas une forte préoccupation pour leur bien-être? Pas une seule fois la question ne s’est portée sur leur soutien à l’interdiction de ces pratiques; pourtant ces interrogations conduiraient certainement à des réponses bien différentes. Ce sondage est erroné et trop peu spécifique pour fournir des données fiables.

Quoi qu’il en soit, Hsiung semble avoir contredit sa confiance dans les résultats du sondage Gallup dans son passage à Go Vegan Radio. Lorsqu’on lui a demandé si les activistes de Direct Action Everywhere sont végétaliens, il a répondu que tous les membres de base sont véganes et qu’il croit que la plupart des autres personnes sont impliquées les sont également. Si la grande majorité des membres de son organisation est végane, n’est-il pas aisé de dire que la cause parle principalement aux véganes? Et que nos niveaux estimés de soutien devraient être tirés du nombre de vegans aux États-Unis, et non du nombre de personnes qui ont répondu à un sondage mal formulé?

Le soutien du public compte

Lorsqu’on les a questionné sur la pertinence du sondage Gallup lors de la conversation, Hsiung et d’autres activistes de Direct Action Everywhere ont fait marche arrière et finalement affirmé que le soutien public n’a pas d’importance et qu’une minorité incroyablement infime d’activistes peut faire une différence par eux-mêmes. Cette publication de blog souvent référencée utilise le succès de March on Washington comme la preuve que seulement 0,1 pour cent de la population peut provoquer une action, mais ignore que le soutien public de la marche était fort (40 pour cent de soutien) par rapport au soutien aux droits des animaux .

Lorsque les comparaisons avec les mouvements de droits civiques, environnementaux, féministes et de changement de régime sont caduques, Direct Action Everywhere fait référence au mouvement des droits des homosexuels – affirmant que son faible niveau de soutien à l’époque des émeutes Stonewall est similaire aux mouvements des droits des animaux aujourd’hui . Bien qu’il soit vrai que les opposants à l’homosexualité dépassaient largement les partisans, Stonewall a déclenché une discussion nationale parce que ça a humanisé une population à propos de laquelle beaucoup de personnes (36 pour cent) n’avaient jamais eu de jugement positif ou négatif. Nous ne pouvons pas comparer cet environnement politique à nos jours où 99% des personnes sont investies dans l’oppression animale par leurs habitudes de consommation quotidienne.

Bien qu’il existe des recherches approfondies sur le lien entre la protestation et l’opinion publique, aucune ne semble plus complète que l’analyse empirique des succès du mouvement environnemental publiée en 2007 par le sociologue Jon Agnone de l’Université de Washington . Après avoir discuté de diverses théories sur la relation entre protestation et opinion publique, il a analysé l’adoption de la législation environnementale tout en étudiant les corrélations entre les manifestations et l’opinion publique d’alors.

Agnone conclut que «l’opinion publique influence les changements dans la politique publique pro-environnementale (au-delà de son impact indépendant lorsqu’elle est accompagnée de protestation), ce qui accroît l’importance des exigences du public aux yeux des législateurs».

En outre, Agnone soutient que sa recherche a des implications considérables pour les analyses antérieures des mouvements sociaux qui ont ignoré l’opinion publique: “Les chercheurs doivent tenir compte de l’opinion publique sur les questions concernant les mouvements sociaux lors de l’évaluation du rôle de la protestation sur les résultats politiques. Le modèle d’amplification de l’impact des politiques suggère que le travail qui néglige l’interaction entre l’opinion publique et l’activité des mouvements sociaux ne tient pas pleinement compte des déterminants de la politique publique “.

En d’autres termes, la recherche sur l’impact des mouvements de protestation qui ignore le contexte de l’opinion publique à l’époque n’a plus de sens. Marco Giugni, sociologue à l’université de Genève et auteur de Protest Social Policy and Policy Change, a étudié le même phénomène depuis plus d’une décennie et a abouti à des conclusions similaires: “les mouvements sociaux semblent avoir un impact sur la politique uniquement lorsqu’ils sont aidés par d’autres facteurs”.

Direct Action Everywhere cite le travail de Doug McAdam comme contre-argument mais, mais en y regardant plus près, on constate qu’il manque également de soutenir leurs conclusions.

McAdam a écrit une analyse pointue des “promenades en liberté” de 1964 dans le livre Freedom Summer. Plus de 700 étudiants universitaires (majoritairement blancs) du Nord, de l’Ouest et du Midwest se sont rendus au Sud pendant l’été pour prendre part à une action visant à fournir aux Noirs une éducation au vote et au système des sondages. À leur arrivée, trois d’entre eux ont été assassinés et la violence a continué tout au long de l’été, mais très peu ont quitté les lieux et sont rentrés chez eux.

Selon McAdam, si une campagne reste active face à la répression, c’est grâce à la force de la communauté que forment les activistes. Direct Action Everywhere considère cela comme la preuve que l’opinion publique n’a pas d’importance si les militants forment une communauté soudée, mais ils ignorent une observation importante de McAdam: les étudiants proviennent de foyers plutôt progressistes avec des parents qui ont appuyé leurs croyances et leur décision de participer. Alors qu’ils n’avaient pas de soutien public dans le Sud, ils avaient un soutien à la maison et à l’échelle nationale (36 pour cent, selon les chiffres que Direct Action Everywhere cite).

La recherche est claire: la désobéissance civile marche, mais seulement de concert avec un soutien public raisonnable

Direct Action Everywhere encourage les activistes disruptifs à ignorer les réactions négatives des amis et de la famille – même d’autres véganes – mais ces réactions devraient être traitées comme un drapeau rouge. La recherche est claire: la désobéissance civile marche, mais seulement de concert avec un soutien public raisonnable.

Une étude récente le confirme encore une fois, mais va plus loin : les mobilisations de masse à protester servent un objectif important – démontrer à d’autres partisans que le mouvement est viable. “Avoir de nombreux agents disposés à payer ces coûts [de protester] peut signaler à d’autres qu’il y a assez de gens prêts à prendre des mesures coûteuses, que la révolution a des chances de réussir. En revanche, les sondages et les réseaux sociaux peuvent impliquer des coûts beaucoup plus faibles, donc le fait que les agents disent simplement qu’ils soutiennent le changement n’indique pas qu’ils seraient disposés à agir si nécessaire.

Cependant, ils concluent également que le faible taux de participation aux manifestations et la mauvaise démonstration de force “peuvent réellement décourager suffisamment de la population pour rendre le succès impossible”.

La stratégie de DAE ressemble peu ou prou à cela : mobilisons aujourd’hui, et si notre nombre est trop petit pour réussir, mobilisons à nouveau le lendemain. L’action directe est un outil puissant qui devrait être utilisé au moment opportun. Plus le soutien de l’opinion publique à une thématique est faible, plus il sera difficile de mobiliser les gens à passer à l’action directe, surtout si les militants nourrissent les clichés négatifs et ostracisent le public.

Un exemple d’échec dans la réplication tactique

Lorsque deux femmes noires ont pris le micro lors d’un rassemblement de Bernie Sanders à Seattle en août dernier, le mouvement Black Lives Matter a acquis une couverture médiatique sans précédent, tant favorable que défavorable. Même si Black Lives Matter fait face à d’importantes remises en cause, il jouit du privilège inhérent d’autres mouvements de justice sociale: une base de soutien intégrée. Dans ce cas, près de 40 pour cent de la population des États-Unis sont des personnes de couleur, dont la plupart reconnaissent les privilèges blancs et le racisme structurel comme les problèmes auxquels la société doit s’attaquer.

Lorsque les médias conservateurs (et certains libéraux) ont tourné en dérision la tactique «grossière» et «irrespectueuse» de voler la scène de Bernie Sanders, les partisans de Black Lives Matter ont su monter au créneau pour défendre l’action et orienter la conversation vers les vrais problèmes plutôt que sur l’action en elle-même. Le résultat? La campagne de Sanders a reconnu que ces questions étaient largement soutenues, a engagé une militante de Black Lives Matter en tant que secrétaire de la presse nationale et a ajouté plusieurs des objectifs du mouvement à sa plate-forme.

Les militants avec Direct Action Everywhere ont apparemment noté ce succès et ont décidé de calquer la tactique pour leur propre usage. Ils ont perturbé au moins cinq ralliements de Sanders avec des signes de cri et de protestation, en attirant l’attention des médias dont les réactions ont été au mieux neutres, au pire négatives. Des membres de base du mouvement se sont montrés distants de cette pratique sur les réseaux sociaux, embarrassés d’y être associés. Mais même si chaque végane aux États-Unis partait en guerre pour défendre la perturbation, nos chiffres pâliraient par rapport au soutien apporté à Black Lives Matter: le nombre d’alliés blancs seul dépasse les vegans (qui sont des alliés humains contre des animaux non humains) d’une mesure de 30 à 1. Pourquoi supposerions-nous que nous pouvons prendre les tactiques mises en œuvre par Black Lives Matter et avoir un impact similaire lorsque notre mouvement existe dans un contexte différent?

L’équipe de campagne de Sanders a finalement contacté Direct Action Everywhere pour demander ce qui pourrait être fait pour que l’organisation puisse cesser de perturber. Pourquoi? Parce que c’était dérangeant (et cela s’éloignait des problèmes sociaux populaires de leur campagne), rien de plus. En fin de compte, l’équipe de campagne de Sanders n’a rien ajouté à sa plate-forme sur les droits des animaux, ni n’a embauché un végétalien à son personnel parce que, contrairement à Black Lives Matter, le large soutien public pour le mouvement des droits des animaux n’existe tout simplement pas.

Direct Action Everywhere affirme que Hillary Clinton a publié une mesure de protection des animaux après quelques interruptions menées chez Sanders. Mais en fait, ils n’y étaient pas pour grand chose dans cette décision,  probablement motivée par le désir de Clinton d’obtenir l’approbation de Russell Simmons après une réunion avec ses représentants dans les coulisses d’un concert. Quoi qu’il en soit, la politique de protection sociale de Clinton est constituée de positions faisant l’unanimité, utilise maladroitement le terme «droits des animaux» et fait du pied aux agriculteurs et les éleveurs – en d’autres termes, c’est un monde politique qui ne permet pas d’appuyer les objectifs ultimes de ce mouvement.

L’éléphant dans la pièce: les comportements habituels

Nous sommes confrontés à un autre défi que n’ont pas connu les mouvements de défense des droits de l’homme : non seulement nous devons changer l’opinion publique, mais aussi nous devons changer les comportements habituels individuels avant qu’un changement institutionnel substantiel puisse suivre. Les humains consomment des animaux tous les jours, souvent plusieurs fois par jour; cela devra changer pour que les animaux obtiennent des droits. Il s’agit d’une différence significative par rapport aux mouvements des droits de l’homme, où la classe dominante a simplement accepté une nouvelle croyance ou une loi afin que la classe opprimée atteigne ses objectifs.

  • Les Blancs n’ont pas changé leur comportement personnel pour permettre la déségrégation; ils ont juste accepté de nouvelles lois (et continuent à perpétuer le racisme d’autres façons).
  • Les personnes hétéros cis-genre n’ont pas eu à adopter de nouvelles habitudes pour permettre les droits LGBTQ +; ils ont simplement accepté de nouvelles lois (et continuent à profiter de notre société hétéro-théorique).
  • Les hommes n’ont pas changé leur comportement pour permettre aux femmes de voter; ils ont seulement modifié leur approche pour se conformer aux nouvelles lois (et continuer à bénéficier du sexisme d’autres façons).
  • Seule une petite minorité de propriétaires fonciers ont été”accablés” par le passage de la American Disabilities Act, alors que la plupart des gens valides n’ont pas subi de répercussions.

Direct Action Everywhere a encouragé ses militants (et tous les véganes) à déménager à Berkeley, en Californie, où l’organisation a ouvert un Centre communautaire des droits des animaux. Ils prévoient d’essayer d’interdire les ventes de viande, en utilisant leurs tactiques de protestation et de perturbation. Bien que cela soit une expérience intéressante, toutes les données indiquent que c’est voué à l’échec – même si, contre toute attente, ils adoptent une loi.

Dans l’histoire, les efforts pour imposer légalement des comportements que le public ne soutenait pas ont été des échecs. Les deux meilleurs exemples sont étroitement liés: l’interdiction de l’alcool aux États-Unis de 1920 à 1933 et la guerre continue contre les drogues, en particulier en ce qui concerne la marijuana.

Dans les deux cas, les forces puritaines ont contraint le gouvernement à interdire les intoxicants qui étaient fortement demandés. Dans les années 20, les vendeurs illégaux d’alcool ont fait tellement d’argent qu’ils pouvaient payer les fonctionnaires pour rester sur le marché. L’alcool a été secrètement importé et produit au pays, les forces violentes contrôlant souvent l’approvisionnement. Bien sûr, l’interdiction de l’alcool a finalement été abrogée – et l’interdiction de la marijuana est bien partie pour avoir le même destin.

Le plan stratégique de DAE prévoit une interdiction de la viande à Berkeley au cours des 8 prochaines années, mais comment? Leurs tactiques perturbatrices ne favoriseront probablement pas une telle mesure, de sorte que leur plan semble s’appuyer sur la pression politique et l’interdiction légale au mépris de l’opinion publique.

Si elles devaient persuader avec succès le gouvernement (contre toute attente et malgré le lobby agricole massif) d’interdire la vente de produits d’origine animale, alors que 99% des gens aux États-Unis les consomment actuellement, quelles sont les preuves que la population accepterait cette décision?

L’interdiction de l’alcool existe encore aux États-Unis au niveau local; en effet, il y a des centaines de villes et de comtés qui interdisent toujours la vente d’alcool. Est-ce que ces lois empêchent les gens de boire? Non – en fait, le taux de consommation excessive d’alcool est plus élevé dans les comtés où la boisson est prohibée. Sans aborder la question de l’opinion publique, nous verrions probablement le même phénomène avec l’interdiction des produits animaux dans une ville comme Berkeley, où les gens pourraient facilement voyager à Oakland ou à San Francisco pour acheter ou manger de la viande. Et peu importe, l’application de la loi serait terrible puisque les pouvoirs publics ne seraient pas d’accord avec elle (et voudraient chercher de la viande pour eux-mêmes).

Aux Etats-Unis, les gens aiment boire et aucune force de loi puritaine ne changera cela. Et même si l’alcool peut être sain avec modération, il n’est pas nécessaire nutritionnellement. Le retour de bâton lié à l’interdiction des produits animaux – que la plupart des gens (et même des nutritionnistes) pensent encore être nécessaires pour une santé optimale – serait beaucoup plus fort que celui qu’il a pu être pour l’interdiction de l’alcool.

DAE croit que les militants de base sont notre outil le plus puissant parce que l’industrie animale n’a pas d’activistes, mais leurs plans créeront une armée d’entre eux.

Le changement de comportement débute avec l’éducation

Autrefois, les américains aimaient fumer. Au lieu de proclamer les cigarettes illégales, une approche différente a été prise: les campagnes éducatives (menées par le gouvernement et les organismes à but non lucratif) ont fait passer la cigarette de norme sociale à tabou social. Comme pour la consommation de viande aujourd’hui, la plupart des gens aux États-Unis croyaient que les cigarettes étaient parfaitement bonnes pour la santé, donc les campagnes publicitaires visaient à vaincre ce mythe.

Même si la plupart des gens ne sont toujours pas en faveur de l’interdiction des produits du tabac, le soutien à une interdiction a progressivement augmenté avec les efforts éducatifs (l’enquête de 2016 étant l’exception à cette tendance), même s’il n’y a pas eu de tentative de persuader les gens de soutenir une interdiction. En d’autres termes, à mesure que moins de personnes fument, plus de gens sont d’accord avec la limitation de leur utilisation – les gens n’aiment pas être hypocrites. Si le mouvement anti-tabac était un mouvement de justice sociale, le soutien public leur permettrait d’utiliser efficacement l’action directe (avec au moins 3,5 pour cent de participation) dans le prolongement de cette campagne d’éducation réussie.

Il est intéressant de noter que dans le même sondage Gallup sur le tabac, la grande majorité des fumeurs américains conviennent qu’il est malsain de fumer, mais continuent de le faire. Avec l’amélioration des méthodes de prévention et de la technologie médicale, cette incohérence a diminué au fil du temps.

Les dernières recherches sur le changement de comportement environnemental indiquent que l’exploitation de cet «écart hypocrite» pourrait bénéficier à notre mouvement. Les chercheurs ont examiné l’écart entre le nombre de citoyens français qui estiment que la protection de l’environnement est importante (93 pour cent) et le nombre qui a adopté des comportements respectueux de l’environnement (38 pour cent) et a vu une opportunité pour le mouvement environnemental: une fois que les gens sont persuadés que l’environnement est important, leur propre hypocrisie peut effectivement être utilisée comme outil auto persuasif pour favoriser un comportement amélioré.

Alors que les sondages Gallup sur les droits des animaux traités plus haut n’indiquent pas de soutien pour le mouvement, ils indiquent que le public a de plus en plus sympathie pour notre cause. Il s’agit d’un public assez mûr pour les efforts éducatifs. De ce fait, on pourrait se retrouver dans une situation semblable à celles des mouvements sociaux passés : leur existence était antérieure à la mobilisation. Ce qui est bien avec l’amélioration des options alimentaires véganes (y compris  la vraie viande et les produits laitiers produits sans animaux), c’est que les gens n’auront même plus à faire le travail laborieux consistant à cesser d’eux-mêmes l’utilisation d’animaux.

Nous devons conférer un statut social aux animaux à travers un changement de comportement pour que ce statut puisse être amélioré par la suite

Il convient de mentionner que la nouvelle «Feuille de route stratégique sur 40 ans»  de Direct Action Everywhere encourage réellement une campagne massive d’éducation publique pour «élever la victimisation des animaux dans toute la société», mais ils n’ont pas prévu cela avant l’an 2030, sans pour autant donner d’explication. On dirait que c’est entièrement rétrospectif.

On pourrait résumer le principe de notre mouvement dans la formule suivante : le changement comportemental d’abord, le changement social ensuite. Nous devons conférer un statut social aux animaux à travers un changement de comportement, pour que par la suite ce statut puisse être amélioré grâce à une mobilisation similaire à celle que nous avons observée dans les mouvements sociaux passés.

Intersectionnalité et pas identité

Pour commencer, la prémisse même selon laquelle nous devrions couper-coller les tactiques des mouvements de justice sociale est enracinée dans la conviction que tous les mouvements sont à 100 pour cent comparables. Bien que j’ai concentré cet essai sur l’inefficacité des tactiques de cooptation d’autres mouvements de justice sociale qui ne prennent pas en compte les caractéristiques spécifiques de notre mouvement, d’autres activistes ont par ailleurs beaucoup écrit sur l’éthique de la comparaison l’oppression humaine et l’oppression animale.

“Amplifions les voix des personnes marginalisées qui parlent de ces problèmes eux-mêmes au lieu de s’approprier leurs histoires ou leurs expériences pour poursuivre nos programmes”, déclare Christopher-Sebastian McJetters sur Sistah Vegan. “Aussi nobles que peuvent être vos intentions, qu’est-ce que le fait de dire des choses incendiaires quand vous n’avez pas ces expériences révèle de votre activisme, à votre avis?”

Je pense que les problèmes de Direct Action Everywhere avec le racisme et le sexisme dans ses rangs proviennent de la même source. Lorsque les dirigeants d’une organisation éliminent toutes les nuances de leur analyse des mouvements antérieurs de justice sociale, ils ne favorisent pas le respect des luttes humaines, indépendamment de leurs leçons pour la cause des droits des animaux.

Nous devons considérer le contexte, la fréquence et le moment où certaines tactiques ont été utilisées avec succès dans le passé.

Cela dit, McJetters affirme néanmoins que comparer les oppressions n’est pas tout à fait tabou – après tout, les systèmes d’oppression sont intrinsèquement liés – mais que les militants des droits des animaux devraient choisir la bonne façon et le bon moment pour faire ces comparaisons. Je crois que la même chose est vraie à propos de l’utilisation de tactiques à partir d’autres mouvements. Pour éviter les résultats indésirables – comme éloigner les gens du véganisme -, nous devons considérer le contexte, la fréquence et le moment où certaines tactiques ont été utilisées avec succès dans le passé.

Cette perspective incontextuelle a apparemment conduit les militants à ignorer comment le racisme et le classisme entravent le succès du mouvement des droits des animaux. Le plan sur quarante années de Direct Action Everywhere ne reconnaît pas que nous devrons travailler à réparer notre système alimentaire mal en point avant que les animaux ne puissent être retirés de toutes les assiettes avec une modification constitutionnelle en faveur des droits des animaux. Cet échec à comprendre l’intersectionnalité se reflète également dans leur choix de Berkeley comme leur «ville de départ», où le coût de la vie exclut les personnes pauvres (et la plupart des personnes de couleur) de participer.

Se dire que les animaux auront des droits dans 40 ans, ça sonne bien, mais cela introduit un idéalisme irréaliste à un nouveau niveau. Un siècle s’est écoulé entre la Proclamation de l’émancipation et le mouvement des droits civils – et maintenant, plus de 50 ans après cette proclamation, les droits fondamentaux sont encore menacés dans la population noire. Discuter du mouvement des droits civils comme si nous pouvions apprendre de sa victoire, cela participe de l’effacement de cette lutte continue et, ironiquement, rend plus difficile pour notre mouvement l’obtention d’un attrait universel.

Un meilleur mouvement

Si les protestations étaient suffisantes pour qu’une opinion minoritaire extrême change le monde, je ne suis pas convaincu que le monde serait un meilleur endroit. En matière d’opinions minoritaires, il y a à boire et à manger… je ne veux pas que certaines d’entre elles influencent la société. Par exemple, voici quelques opinions inquiétantes aux États-Unis qui sont plus populaires que les droits des animaux:

-L’avortement devrait toujours être illégal sans exception (19 pour cent)

-Le sexe homosexuel devrait être illégal (28 pour cent)

-Les voiles musulmans devraient être illégaux (28 pour cent)

-Les exécutions de personnes ayant une déficience intellectuelle devraient être légales (19 pour cent)

Les tenants de ces points de vue ne peuvent pas simplement exiger de les imposer au reste de la société parce que la majorité les rejetterait dans le climat politique actuel. De la même façon, nous ne pouvons pas nous imposer nos croyances aux autres. Sans convaincre davantage de personnes d’être de notre côté, nous ne parviendrons pas à atteindre nos objectifs.

Dans le cadre de la cause globale des droits des animaux, il pourrait cependant y avoir des problématiques spécifiques pour lesquelles l’action directe peut être utilisée efficacement parce qu’elles ont un large soutien public (cirques et parcs marins, problèmes de chiens et de chats), mais celles-ci devraient être considérées au cas par cas. Dans l’ensemble, je suis plutôt déconcerté par le fait que tout le monde puisse se pencher sur la recherche et conclure que l’action directe devrait être utilisée de façon persistante pour faire croître un mouvement plutôt que de l’utiliser avec modération pour mobiliser un mouvement lorsque le climat politique le permet.

Alors, que pouvons-nous faire? Nous n’avons pas besoin de prendre une seule approche, mais nous devons nous assurer que ce que nous faisons n’est pas dangereux pour les efforts des autres. Nous pouvons mener des activités de sensibilisation par des moyens traditionnels comme le tractage et l’échange constructif, soutenir les organisations et les entreprises qui inventent de nouveaux moyens et produits de sensibilisation, ou encore animer la communauté végane en organisant des événements sociaux inclusifs et accueillants. Nous pouvons apporter les concepts de droits des animaux à d’autres communautés et mouvements en participant à leurs efforts et en démontrant que les végétaliens sont rationnels, attentionnés et favorables aux luttes intersectorielles. Nous pouvons inspirer les autres à nous rejoindre en diminuant les obstacles à l’entrée.

“Il n’y a pas de modèle unique d’organisation du mouvement et pas de trajectoire organisationnelle unique”, écrit Tarrow dans Power in Movement. “En fait, l’hétérogénéité et l’interdépendance sont des meilleurs stimulants de l’action collective que l’homogénéité et la discipline, ne serait-ce que parce qu’ils favorisent la concurrence interorganisationnelle et l’innovation”.

Chenoweth préconise également une diversité de stratégies: «Je pense que les mouvements peuvent s’appuyer sur des méthodes particulières – comme les manifestations, les rassemblements ou les professions – qui peuvent épuiser les participants ou aliéner la population en général sans perturber efficacement l’adversaire».

Malheureusement, Direct Action Everywhere n’écoute pas les conseils des spécialiste qu’elle cite le plus. En fait, Hsiung désaprouve l’éducation végane et critique les militants véganes en disant que le véganisme a pour objet les consommateurs et non les animaux. Il a raison dans une certaine mesure : nous devrions concentrer nos efforts sur la création de véganes éthiques, en mettant l’accent sur le fait de contester le mythe du besoin nutritionnel de protéines animales. Nous devons créer des végétaliens qui comprennent et soutiennent les droits des animaux.

Comment pouvez-vous aborder un activisme efficace avec ouverture d’esprit lorsque vous fondez une organisation entière autour d’une tactique plutôt que d’un but?

Cependant, je pourrais faire une critique similaire sur Direct Action Everywhere: leur idéologie n’est pas de faire ce qu’il y a de mieux pour les animaux, mais s’apparente plutôt à comment utiliser une tactique singulière pour les animaux. Comment pouvez-vous aborder un activisme efficace avec un esprit ouvert lorsque vous fondez une organisation entière autour d’une tactique plutôt qu’un but?

Les militants des droits des animaux les plus efficaces ont un esprit ouvert. Ils sont capables de dompter leur frustration et de faire taire leurs ego, en canalisant cette même énergie en progrès efficace. Ils travaillent à normaliser notre cause plutôt qu’à la radicaliser prématurément. Ils observent que le changement social est cyclique et prend du temps, en particulier lorsque le changement de comportement est impliqué. Chose encore plus cruciale, ils reconnaissent que la stratégie ne vient pas dans des paquets prêts à l’emploi d’une taille unique que nous pouvons emprunter à d’autres mouvements.

Par ailleurs, ils admettent que pour le moment (au moins) nous n’avons pas besoin d’action directe partout.

Traduction française par Tristan ROTH.

Article initial d’Alex Felsinger.

Alex Felsinger est végane depuis 2005 et actif dans le mouvement des droits des animaux depuis 2009, tout récemment en tant que directeur de programme chez Farm Animal Rights Movement. Il concentre maintenant son temps sur un projet (bientôt annoncé) où il travaillera à développer des interventions améliorées pour promouvoir le véganisme auprès des masses. Il remercie spécialement les nombreux amis et collègues qui ont pris le temps de passer en revue et de modifier l’essai initial avant sa publication.

 

Règle de la minorité : des scientifiques ont trouvé le point de bascule de la diffusion des idées

Dans cette visualisation, on aperçoit le point de bascule où une opinion minoritaire (en rouge) devient rapidement une opinion majoritaire. Au cours du temps, l’opinion minoritaire prend de l’ampleur. Lorsque celle-ci a atteint 10% de la population, la donne change rapidement : l’opinion minoritaire prend le pas sur l’opinion majoritaire (en vert).

Source : SCNARC/Rensselaer Polytechnic Institute

Traduction d’un article de ScienceDaily

Des scientifiques du Rensselaer Polytechnic Institute ont mis en lumière cette règle : si 10% de la population croient fermement en quelque chose, alors leur croyance sera toujours adoptée par la majorité. Les chercheurs, membres du département des sciences cognitives au centre de recherche académique (SCNARC) de Renssealer, ont utilisé des méthodes informatiques et analytiques afin de découvrir le point de bascule où une croyance minoritaire devient une opinion majoritaire. Ces conclusions permettront d’approfondir l’étude des interactions sociales et de leur influence, allant de la diffusion des innovations au déplacement des idéaux politiques.

“Lorsque la proportion de personnes qui partagent une opinion est inférieure à 10%, il n’y a pas de progrès visible en matière de diffusion des idées. A ce stade, atteindre la majorité prendrait un temps comparable à l’âge de l’univers”, selon Boleslaw Szymanski, le directeur du SCNARC. “Une fois que le nombre dépasse 10%, l’idée se répand comme une traînée de poudre.”

Pour exemple, les événements actuels en Tunisie et en Egypte semblent révéler un fonctionnement similaire, d’après Szymanski. “Dans ces pays, des dictateurs ayant été au pouvoir durant des décennies ont soudain été renversés en l’espace de quelques semaines.”

Les conclusions de l’étude ont été publiées le 22 juillet 2011, dans l’édition numérique du journal Physical Review E, dans un article intitulé “Social consensus through the influence of committed minorities.”

Un des aspects importants de cette étude est que le pourcentage requis de “personnes qui partagent l’opinion minoritaire” pour que l’opinion devienne majoritaire ne change pas significativement, malgré la diversité des milieux professionnels auxquels appartiennent les tenants de l’opinion. En d’autres termes, le pourcentage requis de tenants d’une opinion reste toujours d’environ 10%, indépendamment de l’origine de l’opinion et de la manière dont elle se répand dans la société.

Pour parvenir à ces conclusions, les scientifiques ont développé des modèles informatiques de différents types de réseaux sociaux. Dans un des réseaux, tous les individus étaient en relation entre eux. Dans le second modèle, certains individus étaient en relation avec un grand nombre de gens, et étaient de fait des leaders d’opinions. Dans le dernier modèle, chaque personne avait un nombre semblable de relations. Dans chaque modèle, au départ, beaucoup d’individus étaient traditionalistes. Parmi ces individus, tous avaient une opinion propre, mais étaient assez ouverts aux autres opinions.

Une fois les réseaux construits, les chercheurs ont alors “introduit” quelques tenants d’une opinion forte dans chacun des réseaux. Droits dans leurs bottes, inflexibles sur leurs croyances, ces “vrais croyants” ont commencé à converser avec d’autres individus, dont le système de croyances était plus traditionnel. Peu à peu, le cours des choses s’est inversé.

“En général, les gens n’aiment pas avoir une opinion impopulaire et cherchent toujours à trouver un consensus. Dans chacun de nos modèles, nous avons permis l’apparition de cette dynamique”, a déclaré Sameet Sreenivasan, associé de recherche au SCNARC. Pour rendre cela possible, au sein des modèles, tous les individus ont parlé de leurs opinions entre eux. Si celui qui écoutait avait la même opinion que celui qui parlait, cela renforçait les croyances de l’auditeur. Si leurs opinions étaient différentes, l’auditeur en prenait acte et s’en allait parler à une autre personne. Si cette dernière personne partageait la nouvelle croyance en question, l’auditeur adoptait alors la croyance.

“Quand les acteurs du changements se mettent à convaincre un nombre croissant de personnes, la situation commence à changer”, a déclaré Sreenivasan. “Au début, les gens commencent à questionner leur propre vision puis adoptent la nouvelle vision afin de la répandre eux aussi. Si les “vrais croyants” influençaient seulement leurs voisins, ça ne servirait à rien dans le plus grand système, puisque nous avons observé un pourcentage inférieur à 10.

Cette étude a de nombreuses implications en ce qui concerne la compréhension de la diffusion de l’opinion. “Il y a clairement des situations dans lesquelles cela aide à comprendre comment accélérer la diffusion d’une opinion, ou comment éliminer une opinion qui émerge”, a déclaré le co-auteur de l’étude Gyorgy Korniss, professeur de physique. “Dans certains cas, ils faut convaincre rapidement les gens : s’ils doivent partir avant l’arrivée d’une tornade, par exemple. On peut aussi penser à la prévention face à certaines maladies dans les villages ruraux : de telles situations exigent la diffusion de l’information.”

Les scientifiques cherchent désormais des collaborateurs dans les sciences sociales et dans d’autres champs pour comparer leurs données informatiques avec des exemples historiques. Ils souhaitent également savoir si le pourcentage change lorsque la société est polarisée. Au lieu d’avoir simplement une vue traditionnelle, la société serait divisée en deux points de vue opposés. Un exemple de polarisation pourrait être Démocrates contre Républicains aux Etats-Unis.

Plus d’information dans l’article original  publié en 2011 par ScienceDaily.

Traduit par Herlock Sholmes

Note : “vrais croyants” est la traduction de “true believer”. La notion n’est pas nécessairement religieuse, et fait principalement référence aux fervants tenants d’une opinion quelconque.