La violence envers les animaux alimente-t-elle d’autres violences ?

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Il n’est pas rare d’entendre des défenseurs des droits des animaux prétendre que “si l’on accepte les violences infligées aux animaux, alors on ouvre la voie à toutes les autres formes de violences.” La première fois que j’ai entendu une chose semblable, j’ai été particulièrement séduit : cela faisait sens. Mais aujourd’hui, conscient de la portée d’un tel propos, j’estime qu’il n’est pas suffisant de l’affirmer sans avoir interrogé ce qu’il en est réellement. Il faut donc se demander ce qu’en disent les études sur le sujet. Une telle démarche de recherche, si elle s’avère concluante, ne peut de toute façon que donner plus de force au propos en question.

Alors, que disent les études ?

L’idée d’après laquelle la violence envers les animaux favorise d’autres violences n’est pas nouvelle. Si on la trouvait déjà chez Marguerite Yourncenar, selon qui “l’Homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire, tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau“, elle a également été présente dans la pensée du philosophe Theodor Adorno ou encore dans celle de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss.  Plus d’un demi-siècle plus tard, que peuvent nous enseigner les différentes études en sciences sociales sur le sujet ?

  • Deux études de psychologie sociale datant de 2012 semblent confirmer cette thèse. En effet, dans leurs travaux de recherche, Kimberly Costello et Gordon Hodson ont montré que “plus les enfants blancs ont tendance à considérer les humains comme supérieurs aux animaux, plus ils expriment des préjugés négatifs à l’encontre des enfants noirs“.
  • Une autre étude sociologique datant de 2009 (Fitzgerald, Kalof et Dietz) montre que les zones où sont présents des abattoirs connaissent des taux plus élevés d’arrestation et notamment d’arrestation pour crimes violents, viols et attaques sexuelles que les zones qui n’en sont pas dotés. Les auteurs en concluent qu’il semble y avoir un lien de causalité, et nomment cela “l’effet Sinclair” : la présence des abattoirs serait à l’origine d’une violence unique.
  • Environ 80 études ont été analysées par le Pr Jean-Paul Richier et mettent en évidence des corrélations entre :
    • La maltraitance d’une femme par son partenaire et la maltraitance d’animaux familiers par le partenaire.
    • La maltraitance d’une femme par son partenaire et la maltraitance d’animaux familiers par les enfants.
    • La maltraitance d’un enfant et la maltraitance d’animaux par les adultes dans le foyer.
    • La maltraitance d’un enfant, dont les abus sexuels, et la maltraitance d’animaux par les enfants eux-mêmes.
    • Le fait de maltraiter des animaux, et le fait d’être soit victime, soit surtout auteur de harcèlement envers d’autres enfants ou d’autres adolescents.
  • Selon Laurent Bègue, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Grenoble, plusieurs études confirment le fait qu’un individu ayant été cruel envers les animaux au cours de son enfance présente des risques accrus d’être violent envers ses pairs. Une relation réciproque est également établie : les délinquants violents ont souvent commis des actes de cruauté envers les animaux au cours de leur enfance.
  • Dans deux cas d’études, menées par la Humane Society of the United States, environ un tiers des familles victimes de violences domestiques recenseraient au moins un enfant ayant blessé ou tué un animal.
  • En 1988, dans une enquête sur les tueurs en série, la plus importante jamais tenue à ce jour, 36 pour cent des maniaques violeurs avaient commis des actes cruels envers les animaux dans l’enfance, contre 46 % à l’adolescence et 36 % à l’âge adulte.
  • Le département de Police de Chicago a mené une enquête de 2001 à 2004 et, après avoir examiné 322 cas d’emprisonnement pour cruauté envers les animaux, a atteint la conclusion suivante : 62 % des individus arrêtés étaient soupçonnés d’avoir commis d’autres crimes (des meurtres), 80 pour cent avaient été arrêtés à plusieurs reprises, 70 pour cent étaient suspectés d’avoir trafiqué de la drogue et 65 pour cent avaient commis d’autres actes de violence. Vingt-sept pour cent d’entre eux avaient été jugés pour des accusations de port d’arme à feu, treize pour cent avaient commis des crimes de viol, et 59 % étaient soupçonnés d’appartenir à un gang.

Conclusion ?

Si les questions de la causalité (quelle violence cause laquelle?) et des mécanismes à l’œuvre méritent encore d’être approfondies, ces études semblent faire pencher la balance en faveur de l’existence d’un lien entre la cruauté envers les animaux et la violence humaine. Ce lien est de nature à renforcer l’argument visant à promulguer des lois contre la violence exercée à l’encontre des animaux, quelle que soit sa finalité.

Sources  :

Joël LEQUESNE, L’empathie à l’épreuve du spécisme : quels choix pour l’enfant ?,  p. 3-5

Thomas LEPELTIER, Mépris des animaux et racisme : une même logique, Sciences Humaines N°247 – avril 2013

Kimeberly COSTELLO et Gordon HODSON, Explaining dehumanization among children: The interspecies model of prejudice, British Journal of Social Psychology, 2012

Amy J. FITZGERALD, Linda KALOF et Thomas DIETZ, An Empirical Analysis of the Spillover From “The Jungle” Into the Surrounding Community, 2009

Jean-Paul RICHIER, D’une violence à l’autre, que disent les études ? Colloque sur la violence infantile du 15 mars 2013 au Centre de Congrès d’Aix-En-Provence
Laurent BÈGUE, De la cruauté envers les animaux à la violence, Cerveau & Psycho, novembre-décembre 2013

Humane Society of the United States Animal Cruelty and Family Violence: Making the Connection, 2010

Ressler et al., Sexual Homicide: Patterns and Motives (Massachusetts, Lexington Books 1988)

Chicago Police Department Statistical Summary of Offenders Charged with Crimes against Companion Animals, July 2001-July 2004, Chicago Police Department (Illinois 2008).

http://aaanimal.com/etudes-sur-la-correlation-entre-la-violence-violence-animale-et-humaine/

 

La construction sociale de l’objectivité – psychologie sociale

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Extrait du livre de Gustave-Nicolas Fischer, La psychologie sociale, 1997, p-137-138 :

“Comment interpréter les diverses expressions de la conformité sociale ? […] La construction sociale de l’objectivité : notre jugement sur autrui et sur nous-mêmes se construit à partir des croyances qui, à leur tour, sont déterminées par les normes dominantes. Nous avons vu que la validation de nos jugements s’opère à travers la comparaison de nos opinions avec celles d’autrui et particulièrement l’opinion majoritaire.

Cette validation devient vraie, c’est-à-dire “objective” si elle est confirmée par la majorité; autrement dit, si elle est l’objet d’un consensus social et non d’une vérité objective. Plus précisément, c’est le consensus qui devient la base de la vérité sociale; celui qui se conforme est par conséquent dans le vrai; il a raison socialement car il est en accord avec la façon de faire de tout le monde; la conformité devient ainsi un critère d’objectivité.

Si, comme nous l’avons vu dans l’expérience d’Asch, cette objectivité est erronée, elle n’en est pas moins efficace socialement puisque c’est elle qui va déterminer le comportement de conformité. A travers cet aspect de l’influence sociale, la conformité apparaît également comme un processus à travers lequel les individus se rallient à des positions qui peuvent être dénuées de tout fondement objectif. Là réside également la force des normes sociales, tout comme l’illusion sur laquelle reposent nos conduites, mais, du point de vue social, peu importe l’illusion, pourvu qu’il y ait conformité. “

L’action des minorités – psychologie sociale

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Extrait de “La psychologie sociale”, de Gustave-Nicholas Fischer, p. 152-156 :

“Les conditions dans lesquelles l’influence minoritaire va pouvoir s’exercer sont précisément liées à la manière dont le conflit va émerger et dont il va être géré par la minorité. Car une position minoritaire met en question le consensus souvent fallacieux sur un certain nombre de problèmes. Le fait d’exprimer ses propres points de vue, son désaccord en tant que minoritaire crée ainsi des situations conflictuelles. C’est dans la manière de gérer ce conflit que l’action minoritaire apparaît comme efficiente; celle-ci se réalise notamment par l’affirmation d’un style de comportement tout à fait spécifique qu’on a appelé le style de comportement minoritaire. Paicheler l’a défini comme “une organisation d’actions caractérisées par l’opportunité et l’intensité de leur expression; ces styles sont codifiés de telle sorte qu’ils sont porteurs d’une signification accessible à tous et qu’ils suscitent de ce fait une réaction appropriée”.

Un des aspects du style comportemental minoritaire est la consistance, c’est-à-dire le refus de changer sa position et la fermeté que l’on manifeste à travers des comportements répétitifs par rapport à une question. C’est dans ce comportement consistant que réside une forme d’influence minoritaire; elle a été vérifiée au cours de plusieurs expériences; elles ont montré que lorsqu’un sujet minoritaire manifestait une préférence constante sur un problème déterminé, ce type de comportement induit les membres du groupe majoritaire à adopter sa réponse, même dans le cas où elle s’accompagne d’un changement de la norme implicite du groupe (Faucheux et Moscovici, 1967). De manière plus générale, on a observé que des minorités pouvaient amener des majorités à adopter leurs points de vue si elles ont une position constante sur une question, sans pour autant être rigide ou dogmatique. Comme l’ont montré d’autres travaux, ce type de minorités est perçu comme ayant plus de confiance en soi et le cas échéant, plus de compétence que la majorités (Maas et Clark, 1984).

Un autre aspect du style de comportement minoritaire est l’expression et l’affirmation de son indépendance, c’est-à-dire une manière personnelle de réagir et de juger les situations suivant ses propres critères ainsi qu’une attitude objective susceptible de considérer les divers éléments d’une situation, sans apparaître comme partisan. Des résultats d’expérience ont montré qu’une minorité qui défend, par exemple, une cause pour laquelle elle ne semblait pas avoir d’intérêt personnel, avait davantage d’influence sur la majorité; ceci a été notamment observé dans des situations où des hommes et des femmes défendaient le droit à l’avortement, tantôt il s’agissait d’une femme défendant ce droit devant un groupe majoritaire d’hommes, tantôt il s’agissait d’un homme devant un groupe majoritaire de femmes; il est apparu que ce sont les sujets masculins qui ont été davantage influencé par un homme que par une femme.

Un autre type de recherche a montré que l’influence minoritaire pouvait déboucher sur une intériorisation, c’est-à-dire un changement d’attitude intime de la majorité ; au cours d’une expérience, des groupes de sujets lisaient un texte présentant le compte rendu d’un débat sur le droit des homosexuels, auquel avaient participé cinq étudiants. Plusieurs situations furent crées; tout d’abord, dans tous les cas, quatre des étudiants participant au débat avaient adopté un point de vue et un minoritaire en avait défendu un autre; dans d’autres cas, la majorité était favorable au droit des homosexuels et la minorité contre; enfin, dans une dernière situation, les positions de la majorité et de la minorité étaient inversées par rapport aux précédentes; chaque expérience comportait deux phases, une phase d’évaluation orale après la lecture du texte et une autre, écrite ultérieurement. Les résultats montrent qu’après la lecture du texte les sujets exprimaient publiquement un accord avec le point de vue majoritaire, qu’il soit favorable ou défavorable aux homosexuels; en revanche, les évaluations écrites faisaient apparaître que les opinions s’étaient déplacées vers la position minoritaire (Maas et Clark, 1984). Ces résultats mettent l’accent sur une des caractéristiques de l’influence minoritaire : alors que les influences majoritaires tendent à se traduire en termes de soumission, consensus public, opposés à une indépendance privée, l’influence minoritaire se traduit davantage en termes d’intériorisation, c’est-à-dire de changements qui rallient la conviction profonde des sujets et introduisent de ce fait une véritable innovation.

Dans ce chapitre, l’influence est apparue comme un phénomène social essentiel ; nous avons observé que la société, c’est de l’influence et par conséquent qu’une connaissance des phénomènes sociaux implique une étude de l’influence. Celle-ci a des visages multiformes dont le plus symptomatique est celui qui s’efface dans son expression même pour prendre la figure de notre adaptation au monde social. L’attention accordée à l’influence en psychologie sociale permet ainsi de mesure l’emprise du social sur chacun d’entre nous et notamment à travers la conformité aux normes. Le phénomène de l’influence montre comment la vie sociale s’organise à partir de lui et se diffuse en quelque sorte dans les comportements, les opinions et les attitudes. Par ailleurs, nous avons observé qu’à tous les niveaux, dans tous les domaines de la vie sociale, des individus, des groupes, des institutions mettent en oeuvre des moyens variés pour obtenir des gens qu’ils changent leurs opinions et leurs comportements dans le sens attendu par ceux qui disposent de tels moyens; il peut s’agir de stratégie de persuasion qui incitent, à travers des arguments qui se veulent convaincants, à changer de comportement; d’autres moyens ont davantage recours à la force légitime représentée par l’autorité pour contraindre les gens à la soumission ; d’autres reposent sur la manipulation et consistent à exercer une influence plus sournoise qui masque sa véritable nature, sans recours à la pression, faisant croire que l’individu choisirait librement ce qu’on lui demande.

Enfin, à travers l’influence, nous avons remarqué que ceux qui dans le contexte social ne disposent pas de moyens d’influences reconnus exercent néanmoins une influence réelle sur l’opinion de la majorité à condition qu’ils expriment un type de comportement ferme et cohérent.

Pour terminer, insistons sur le fait que, dans bon nombre de situations, l’influence se caractérise par sa banalité : la banalité de l’influence, c’est ce qui la rend si normale et qui fait aussi son efficacité; on mesure sa force dans les petits événements de la vie quotidienne lorsque les individus transgressent, par exemple, des normes apparemment sans importance. Mais c’est cette banalité-là de l’influence qui est aussi à l’oeuvre lorsque les figures d’autorité demandent ou imposent la soumission ; les expériences de Milgram, mais surtout l’histoire du XXè siècle, nous montrent jusqu’où peut aller cette soumission dans la mesure précisément où elle se transforme en une banalité. “