Les animaux sont faits pour être mangés – raisonnement à rebours

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Un chimpanzé qui s’étonne à la lecture du titre, alors même qu’il ne sait pas lire

Lorsqu’il est question de consommation d’animaux, un argument visant à la justifier revient souvent : “de toute façon, ils sont faits pour être mangés, donc je ne vois pas de problème à les manger.”

La formule paraît logique : puisque ces animaux ont été conçus pour être mangés, alors il est dans l’ordre des choses de les manger. Ça tient la route, non ?

L’argument repose généralement sur une distinction morale implicite entre “tuer un animal” et “tuer un animal qui a été élevé pour être mangé”. La première proposition crée un malaise, tandis que la seconde soulage. Mais pourquoi une telle différence ? Après tout, la seconde proposition est incluse dans la première : le malaise ressenti en la lisant ne devrait donc pas être inférieur à celui ressenti à la lecture de la première.

Le fait est que la justification “l’animal a été élevé pour être mangé” permet de réduire l’inconfort que peut susciter l’idée de sa mise à mort. On se dit qu’il n’aurait de toute façon pas existé s’il n’avait pas été élevé pour être mangé.

Mais en creusant l’argument, on se rend compte qu’il est circulaire : sa validité repose sur lui-même.

Ils sont élevés pour être mangés, et nous les mangeons parce qu’ils sont élevés pour être mangés.

La proposition A “ils sont élevés pour être mangés” utilise pour sa justification la proposition B “nous les mangeons parce qu’ils sont élevés pour être mangés” , alors que la justification de la proposition B nécessite la vérité de la proposition A.

Ce raisonnement circulaire relève d’une pétition de principe, c’est-à-dire qu’il pose comme vraie au départ une proposition qu’il est supposé démontrer : le fait que les animaux soient faits pour être mangés.

Sur ce point, on ne peut pas nier que les éleveurs font effectivement naître les animaux “d’élevage” avec l’intention de les conduire à l’abattoir. Aussi doit-on avouer que ces animaux ont subi une importante sélection génétique dans le but de produire toujours plus de viande.

Mais cela ne veut pas dire que leur sort est nécessairement de passer à la casserole. Aucun destin ne les y conduit fatalement : à l’heure où il n’est plus nécessaire de manger des animaux pour vivre, leur mise à mort n’est que la conséquence d’un choix humain perpétuellement renouvelé. Hélas, il n’est pas rare que cette relation causale soit écartée au profit d’une croyance selon laquelle l’unique “raison d’être” de ces animaux d’élevage est de nous nourrir.

De ce point de vue, les relations que nous entretenons avec les autres animaux s’expliquent par une harmonie pré-établie, résultant de la volonté d’un dieu transcendant ou d’une nature ordonnée qui aurait assigné un but aux êtres (“je décrète qu’eux, ils finiront à la casserole, parce que c’est mon projet”).

Ainsi, les tenants de cette conception finaliste peuvent s’émerveiller d’une telle harmonie : “c’est fou que les animaux aient été faits d’autant de viande !” ; ou s’offusquer lorsqu’on la remet en question : “mais quelle serait l’utilité des animaux si l’on ne les mangeait pas ?”.

On est en plein dans le raisonnement à rebours (ou panglossien) : un mécanisme historique contingent dont l’homme a été acteur passe désormais pour la résultante d’un scénario préconçu, élaboré une force qui nous échappe. D’ailleurs, en écrivant cela, je me rends compte que mes doigts ont été crées pour taper sur mon clavier.

Blague à part, le problème est qu’en évacuant tout autre scénario possible au profit de celui “préconçu”, on condamne perpétuellement les animaux d’élevage à vivre un sort auquel rien sinon nos moeurs et notre système économique ne les y prédestine. Une fois qu’ils sont nés, un autre avenir peut leur être réservé. Cela ne tient qu’à nous : c’est un fait et il faut s’y faire.

Herlock Sholmes

Merci à Richard Monvoisin de m’avoir fait connaître le raisonnement panglossien dans son article publié sur le site du Cortecs.

Pour aller plus loin :

Finalisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Finalisme#Discussion_du_finalisme_%C3%A0_l’%C3%A9poque_moderne

Finalisme et animaux : http://vegfaq.org/les-animaux-sont-faits-pour/

Pétition de principe : https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9tition_de_principe

Raisonnements fallacieux : http://www.charlatans.info/logique2.shtml

Arguments circulaires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_circulaire

Raisonnement à rebours : https://cortecs.org/materiel/effet-pangloss-ou-les-dangers-des-raisonnements-a-rebours/

Numérique et respect de l’autre

Avant-propos

Ce texte traite de notre rapport aux êtres humains, et notamment du respect des individus sous une forme peu évidente : l’attention. A mon sens, celui ou celle qui cherche à suivre un mode de vie éthique peut difficilement contourner cette question, compte tenu de l’omniprésence du numérique et de sa capacité à absorber notre attention, bien souvent au détriment d’une relation authentique à l’autre.

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Sommes-nous bien là ?

Il y a des situations dont on aimerait ne pas saisir la portée. C’est souvent ce que je me dis lorsque je regarde autour de moi. Ce qui m’a frappé jusqu’à présent, c’était la facilité avec laquelle les gens peuvent manger des êtres sensibles tout en exprimant de la joie. Comme si un court instant de plaisir valait la mise à mort d’individus sentients, dans des conditions où toute dignité leur est ôtée. Il y a, je le disais, des choses comme ça qui vous frappent. Plus précisément, elles font naître en vous un sentiment de l’absurde que vous ne souhaitez plus jamais rencontrer. Le fait est que parfois, celui-ci revient vous saisir dans des situations où vous ne l’attendez pas.

C’était il y a quelques semaines, en cours de Ressources Humaines. Le prof’ se tenait devant nous depuis deux heures, mais à bien y regarder, son cours n’avait cessé d’être interrompu. Rien de nouveau, pourrait-on penser : les étudiants bavards, c’est aussi vieux que l’école. Sauf que… cette fois-ci, personne n’avait parlé. Ce n’était pas le bruit qui avait perturbé le cours de M. Dupont, mais son absence. Muets, les yeux rivés sur leurs écrans, les étudiants erraient avec un contentement apparent sur les réseaux sociaux, comme si leur raison d’être dans cette salle n’était pas, comme si le professeur n’avait jamais été là. Dans quelques tentatives désespérées, ce dernier lançait parfois : « c’est bon, je vous ai là, vous êtes avec moi ? »

Je n’ai pas assez de mots pour vous décrire le caractère misérable de ce que je voyais là sous mes yeux. Un mélange d’indifférence implacable et de mépris généralisé, couplé à l’impression que tout cela n’avait l’air de ne déranger que moi et le professeur qui s’était, je le crois, déjà résigné. C’est peut-être cela qu’on appelle la négation d’un individu. Ou plutôt, la double négation. Car celui qui la fait subir, absorbé qu’il est par son écran, n’est aussi que l’ombre de lui-même, une personne qui se tient physiquement à vos côtés mais dont l’attention est en proie à des forces qui le dépassent.

Evidemment, cette absence dans la présence n’a pas attendu le numérique pour exister : nous avons toujours eu des moments d’inattention, notre cerveau étant incapable de veiller en permanence. Il ne faut pas non plus penser que cette absence dans la présence est la seule trajectoire offerte par nos outils high-tech. En revanche, force est de constater que l’omniprésence des terminaux numériques dans nos espaces de vie accroît sensiblement les risques qu’elle advienne et que, progressivement, elle devienne notre façon d’être par défaut. 

Ainsi, plus que jamais l’attention s’apparente à une ressource en voie de disparition, et son accord, pourtant si simple, un privilège. Je pense que nous ne prenons pas encore la mesure des dégâts humains qu’un tel déclin peut provoquer. Personnellement, je vous confesse me sentir de plus en plus seul lorsque je suis avec des gens, dans la mesure où la profondeur et l’authenticité de nos discussions sont sans cesse compromises par le parasitage du numérique. Une notification par-ci, un appel par-là, un coup d’œil sur le fil d’actualité pour finir… tout ça me laisse l’impression que nous passons à côté de l’essentiel : être là, ensemble, ici et maintenant.

J’en sors toujours un peu désolé et insatisfait, comme si nous n’avions pas partagé pleinement les moments passés ensemble. Comme si ces moments avaient eux aussi été des consommables, qu’on avait pris et jetés selon notre bonne volonté, mais que rien n’en restera. Pour me consoler, je me dis que j’ai limité la casse en laissant mon portable sur mode avion. Mais rien n’y fait, je crois que peu de gens y voient une manière de respecter l’autre.

B. T. R.

 

Et si les militants n’étaient pas toujours les meilleurs défenseurs des causes ?

Beaucoup d’entre nous souhaitons voir advenir un monde meilleur. Certaines personnes y consacrent même leur vie : elles sont engagées dans des associations, participent à des campagnes, et se rendent à des manifestations – ce sont des militants.

Pour être moi-même concerné, je crois connaître la volonté première de chaque militant : gagner le combat. Ils y pensent chaque jour, souvent durant plusieurs heures. « Il faut que ça marche », murmure une voix dans leur tête. Cela n’a rien d’anormal : lorsque nous entreprenons quelque chose consciemment, nous souhaitons toujours que cela aboutisse — cela ne veut pas dire que nous mettons nécessairement en oeuvre les moyens adéquats. En cela, les militants ne sont pas si différents des entrepreneurs.

Au-delà de ce désir de réussir, ces deux types d’individus pourraient bien partager une autre caractéristique commune : la croyance selon laquelle leurs projets ne peuvent que réussir —  j’ai bien dit « pourraient », ce qui veut dire que ce propos ne s’applique pas à tous les entrepreneurs et les militants, mais que c’est un trait qui revient souvent. Votre ami super confiant qui a plaqué son boulot pour lancer son auto-entreprise n’est en cela pas si différent du militant persuadé que la campagne qu’il mène aboutira. Le problème de cet optimisme légèrement naïf, c’est qu’il favorise la prise de risque aveugle, détournant ainsi ces gens des points sur lesquels ils devraient être vigilants — vous êtes très probablement aussi concerné par ce phénomène, si vous pensez qu’en moyenne vous conduisez mieux que les autres et que vous êtes ainsi moins exposé aux risques que les autres conducteurs.  Généralement, cette surestimation de nos capacités à prospérer s’accompagne d’une autre croyance, selon laquelle nous sommes les seuls responsables de nos réussites (un peu comme quand après une partie de jeu, nous lançons le fameux : « j’ai gagné, je suis trop fort ! »).  Non seulement cette croyance est exagérée, dans la mesure où nous sommes rarement les seuls responsables de notre réussite; mais dans certains cas, elle pourrait être tout à fait fausse. Parfois, la réussite qui semble être la notre n’est en fait en rien liée à nos agissements. Il est d’ailleurs possible qu’elle soit le fruit de l’action de quelqu’un qui ne cherchait même pas à atteindre notre objectif.

L’anti-sérendipité — comment un individu lambda peut sans le vouloir mieux servir la cause du militant que le militant lui-même. 

A votre avis, qu’est-ce que le four à micro-ondes, la pénicilline, le Post-it, l’aspartame, ou encore le Viagra ont en commun ? Ce sont des découvertes et des inventions totalement inattendues, nées d’un concours de circonstances tout à fait fortuit, dans le cadre d’une recherche qui concernait… un autre sujet. Dans ces cas, on parle de sérendipité, le fait de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait », à la manière de Christophe Colomb cherchant la route de l’Ouest vers les Indes, et finissant par atterrir en Amérique. Maintenant, imaginez un autre cas de figure :  vous cherchez ardemment à atteindre quelque chose, ce quelque chose est effectivement atteint, mais non par vous : à la place, il est accompli par un acteur dont ce n’était pas le but, et dont on n’attendrait pas qu’il accomplisse ce but. Comment appeler ça ? Je propose l’anti-sérendipité. Avant d’en préciser davantage les modalités, je vous propose déjà un tableau permettant de bien comprendre les bases :

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Ce qu’il est vraiment important de comprendre dans le cas de l’anti-sérendipité, c’est que l’acteur qui trouve la chose n’est pas semblable à celui qui la cherche. Concrètement, lorsqu’un enquêteur recherche ardemment une dépouille mais qu’elle est finalement trouvée par un autre enquêteur, il n’y a pas anti-sérendipité. En revanche, si le cadavre est découvert par un enfant qui se balade sur Google Earth, du point de vue de l’enquêteur,  cela ressemble fortement à un cas d’anti-sérendipité.

Cependant, quelque chose manque au tableau : même dans ce dernier exemple, on ne comprend pas vraiment ce qui différencie la sérendipité de l’anti-sérendipité : en effet, on pourrait simplement dire qu’il s’agit d’un cas de sérendipité du point de vue de l’enfant, qui se balade sur Google Earth pour une raison X mais finit par trouver un cadavre.

D’où la nécessité de préciser la spécificité de l’anti-sérendipité : lorsqu’un acteur l’expérimente, il pense qu’il est auteur de la réussite qui est advenue, bien qu’elle résulte en fait de l’action d’un individu qui n’avait pas l’intention d’atteindre cette fin, ou d’un phénomène naturel hasardeux. Pour illustrer cela, imaginons un roi (appelons le Nagev) dont le royaume est assiégé. Un beau jour, alors que tout semble perdu, les attaquants s’en vont sans avoir laissé le royaume à feu et à sang. Le Nagev se félicite alors d’être parvenu à repousser l’ennemi grâce à sa stratégie militaire sans faille. Le hic, c’est que les ennemis ne sont pas partis en raison de la ténacité et de la forte résistance des soldats du royaume, mais parce que les victuailles commençaient à manquer et qu’ils devaient être de retour dans leur cité pour célébrer le mariage du fils de leur propre roi. En d’autres termes, Nagev s’enorgueillit d’une victoire qu’il croit sienne,  même s’il n’en est absolument pas responsable. Ce qu’il pense être une “victoire militaire” est simplement le résultat d’un concours de circonstances fortuit.

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Seulement, Nagev accorde beaucoup trop d’importance à ses propres caractéristiques (caractère, intentions, émotions, connaissances, opinions) pour prendre en compte les facteurs externes et situationnels (les faits) ayant concouru à ce qu’il considère être une réussite. Ce faisant, il commet une “erreur fondamentale d’attribution”, notion de psychologie qui constitue un élément central de l’anti-sérendipité. Une des explications les plus couramment avancées de ce biais psychologique est que nous avons tendance à prendre la personne pour principal point de référence, tandis que la situation serait sous estimée et vue comme un simple arrière-plan. Telle est une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité.

Le problème est que Nagev n’est pas le seul à commettre des erreurs fondamentales d’attribution. Revenons à nos personnages initiaux : les entrepreneurs et les militants. Parmi eux, les individus qui connaissent le succès — et donnent maintenant des conférences — sont plus susceptibles de vous parler des « stratégies pour réussir »  que du rôle plus ou moins important que le hasard et la chance ont pu jouer dans leur parcours. Pourtant, ces derniers occupent une place indéniable, si bien qu’ils ne peuvent pas être évoqués seulement lorsqu’il s’agit de justifier des échecs.  Ne pas les reconnaître, c’est presque avancer que seules les actions mises en place ont été déterminantes et que les reproduire donnera lieu à coup sûr à une victoire. Or dans certains cas, on peut douter du fait que les actions réalisées ont réellement permis d’obtenir ladite victoire. Au contraire, elles ont peut-être même eu un impact contre-productif — ce qui est surtout vrai pour les militants. Mais cela, vous l’entendrez rarement sortir de la bouche des individus concernés. Mieux vaut promouvoir des stratégies contre-productives que de remettre en cause son approche de l’action !

Pour rendre mes propos plus parlants, je vais vous partager ma récente participation à une action de sensibilisation au sort des animaux. Avec les membres d’une association, nous arpentions les rues de Paris pour distribuer des tracts aux gens. Aux côtés de deux ou trois militants sympathiques, je prenais parfois le temps de m’arrêter et de discuter avec les passants curieux pour leur expliquer notre démarche. Les échanges étaient majoritairement cordiaux et constructifs : j’éprouvais plutôt de la satisfaction. Hélas, celle-ci fût de courte durée. En me rapprochant du cortège, je pus entendre les messages que lançait au micro notre porte-parole, marchant près des terrasses de restaurants : “Nous tuons tous les jours trois millions d’animaux pour VOTRE PLAISIR GUSTATIF, POUR LE STEAK QUE VOUS MANGEZ MAINTENANT !”.

Après avoir entendu ça, je saignais littéralement des oreilles. Je voyais que les clients des restaurants étaient vraiment outrés d’entendre ce genre de propos. Certains, d’ailleurs, ne se privèrent pas de répondre par une flopée d’insultes. Si l’objectif de l’action était de sensibiliser les mangeurs de viande au sort des animaux, on était mal barrés. On a beau avoir prouvé par a + b que culpabiliser les gens n’est pas un bon moyen de faire changer leurs comportements (en bien), rien n’y fait : certains militants vouent encore un culte à cette approche. Le pire dans cette histoire, c’était l’inconscience collective de la contre-productivité du discours. On aurait du couper le micro à la porte-parole, pas l’applaudir. Dans ce cas précis, j’ai tendance à croire que le militant végane a moins d’impact positif pour les animaux que l‘agriculteur normand qui remplace le beurre par de l’huile de colza parce que ça lui coûte moins cher. Pourtant, c’est le premier qui se targuera d’être un défenseur actif des animaux. Il se pense être l’acteur majeur du changement, celui qui fait avancer les choses, sans voir qu’en fait il stationne, tourné dans la mauvaise direction, et que si le changement s’accélère, c’est grâce à un moteur tout à fait différent. Anti-sérendipité, quand tu nous tiens. 

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Le besoin d’intervention — mais pas que. 

Le problème majeur du fait de s’attribuer tout ce qui ressemble à une victoire, c’est donc de ne pas remettre en question des stratégies potentiellement inutiles ou contre-productives, et d’y recourir systématiquement, sans s’interroger sur leurs effets. En quelque sorte, certains individus ou collectifs ressentent le besoin systématique d’intervenir dans une situation, parce qu’ils pensent être indispensables au bon déroulement des choses. C’est parfaitement compréhensible, et même justifié dans une certaine mesure, notamment en ce qui concerne la défense des animaux : si nous ne faisons rien, ces derniers continueront d’être massacrés par milliards pour servir les intérêts humains.

Pour autant, une situation critique ne justifie ni l’emploi et la glorification de méthodes dont l’inefficacité est universellement reconnue — crier sur autrui, sous-entendre ou déclarer ouvertement qu’il est un salaud de carniste, etc.  ni le fait de foncer tête baissée sans s’interroger sur la pertinence de leurs actions. Mais il n’est pas facile d’éviter ça, puisqu’il est justement attendu des organisations militantes qu’elles agissent. Un sympathisant de la cause préférera généralement donner de l’argent à une association “qui agit contre vents et marrées”, plutôt qu’à une association qui s’abstient parfois d’agir parce qu’elle estime que c’est moins pertinent. Comme le dit Nassim Taleb dans son ouvrage Antifragile, « It’s much easier to sell “Look what I did for you” than “Look what I avoided for you”. » En d’autres termes, le risque que l’association agisse au détriment de son efficacité est potentiellement favorisé par la structure organisationnelle des organisations militantes, dont le financement repose sur la mise en place d’actions quelles qu’elles soient.

La condition originelle des organisations militantes favorise donc l’anti-sérendipité, puisqu’elle les invite à mettre en place des actions quitte à ce qu’elles ne soient d’aucune utilité et à s’attribuer des succès qui ne sont pas les leurs, faute de quoi ces organisations risqueraient de ne pas avoir les ressources nécessaires à leur survie.

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La préférence pour la neutralité, un cadeau pour l’anti-sérendipité 

Pourquoi, quand il s’agit de défendre leur cause, les militants sont-ils parfois détrônés par d’autres acteurs, même si ces derniers n’ont a priori rien à voir avec la cause en question ? Nous avons déjà évoqué un premier élément de réponse : la contre-productivité. Si un militant commet des actions-contreproductives, son apport à la cause est logiquement moindre que ceux dont l’apport est nul ou positif (si tant est qu’un apport nul existe, ce qui est discutable), ce augmente de fait son risque de rencontrer l’anti-sérendipité.

Mais il y a quelque chose de plus intéressant. Beaucoup plus, même. Ma réflexion a démarré il y a un an et demi. Je percevais déjà l’idée que parfois, paradoxalement, la personne qui semble être la mieux placée pour lutter contre un problème est en fait moins efficace que d’autres acteurs. L’intuition m’est venue en tombant par hasard sur une émission de télé où des stars appelaient au don pour une cause humanitaire. J’ai ensuite réalisé que les militants eux-mêmes font parfois appel à des chanteurs célèbres ou à des humoristes pour faire passer leur message vous souvenez-vous de l’enquête L214 présentée par Guillaume Meurice ? 

La raison du recours aux personnalités célèbres par les milieux militants semble évidente. Les stars sont généralement plus connues que les militants, ce qui leur permet de toucher davantage de gens qu’eux. En plus, une star parle à des gens qui n’ont pas toujours l’habitude d’être exposés aux idées militantes, d’où leur valeur-ajoutée.

Cela dit, la seule célébrité des stars n’épuise pas la question de leur avantage par rapport aux militants. En y regardant de plus près, il s’avère que ces derniers font l’objet de stéréotypes négatifs, tandis que les stars bénéficient généralement d’une image assez consensuelle  assez, j’ai dit. C’est comme si, par la catégorie à laquelle on l’identifie, le militant était passé de l’autre côté, il serait l’autre, différent de “nous-les-gens-ordinaires“, un individu marginal “déconnecté de la réalité“, volontiers naïf et culpabilisateur. Comment pourrait-on l’écouter !

Mais que lui vaut ce traitement aussi réducteur ?  Avant de poursuivre, j’aimerais préciser que je conçois parfaitement que les idées et les agissements de militants puissent faire l’objet de désaccords. Tout le monde ne partage pas les mêmes idéologies, et même lorsque c’est le cas, cela n’implique pas nécessairement un consensus sur les façons d’atteindre les objectifs communément partagés.  De même, force est de constater que certains militants ont effectivement des comportements de nature à alimenter ces stéréotypes négatifs. Mais pour moi, tout cela ne suffit pas à expliquer le rejet ou le mépris dont peuvent faire l’objet certains d’entre eux, surtout lorsqu’ils ne demandent rien à personne.

Peu importe ce qu’ils pensent, disent ou font exactement, les militants irritent. Rien que le fait d’évoquer le terme hérisse les cheveux de votre oncle de droite. Une des pistes d’explication de ce phénomène nous vient de la psychologie sociale :  comme l’a montré Tajfel grâce au paradigme des groupes minimaux, une simple catégorisation arbitraire « eux-nous », sans vrai enjeux, sans relation antérieure entre les groupes ou les individus suffit à déclencher des comportements visant à favoriser l’endogroupe, c’est-à-dire le groupe auquel on s’identifie. Dans notre cas, le simple fait de pouvoir distinguer « militants et non-militants » entraînerait une affiliation à l’un de ces deux groupes et la volonté de la favoriser par rapport à l’autre.

La seconde piste d’explication de la défiance envers les militants ne réside pas dans une théorie de l’identité sociale, mais dans un biais cognitif qui nous pousse à préférer les avis « neutres » par rapport aux avis engagés. Le militant, celui qui attaque un problème par la racine, exigeant par là même un changement radical de la société, se voit souvent qualifié de teneur d’une position « extrême », quand bien même celle-ci n’est pas déraisonnable. En cause, le biais du juste milieu,  cette tendance à croire que la vérité doit se trouver entre deux positions extrêmes. Bien que dans les faits, la position rationnelle sur un sujet se situe souvent entre deux extrêmes, cela ne peut être présumé sans tenir compte des preuves. Parfois, la position extrême est réellement la bonne, mais il arrive également que tout le spectre de la croyance soit faux, et dans ce cas la vérité existe dans une direction orthogonale qui n’a pas encore été considérée.

Le fait est que le militant n’a pas souvent le droit au bénéfice du doute. Sa position est trop radicale, et le militant étant l’incarnation même de cette position extrême, on répugne à l’écouter, même si l’on peut chérir les mêmes valeurs que cet individu. Cela permet de comprendre pourquoi il est des situations où le militant n’est pas le mieux placé pour défendre sa cause, bien que paradoxalement, il en connaisse le mieux les tenants et les aboutissants.

 

De l’intérêt de l’activisme furtif – wait before beating me

Cette méfiance envers les militants se fait ressentir lors de la conduite de campagnes associatives. C’est comme si l’enveloppe politisée par laquelle ils font passer leurs messages faisait fuir les responsables auxquels ils s’adressent. Je suis prêt à parier que si une classe de cinquième proposait le même type de recommandations que les leurs (proposer des alternatives 100% végétales dans les cantines scolaires, par exemple)leur projet ferait mouche et ils décrocheraient un trophée pour l’innovation écologique la plus ambitieuse de l’année à moins que le chef cuisinier de l’établissement soit du genre à s’afficher avec un t-shirt 100% viandard pour défendre ineptement ses privilèges. Le fait est que les militants ont perdu l’innocence de ces citoyens bien intentionnés. Ils font désormais partie d’organisations qui proposent des programmes politiques. “Ils ne sont plus comme nous, ils sont un peu trop radicaux”, entend-on bien souvent.

Comment éviter de se faire catégoriser de la sorte ? Notons que le problème n’étant pas tant la catégorisation en elle-même que l’indifférence à la parole du catégorisé qu’elle engendre. Si une organisation militante cherche à convaincre le grand public, j’ai tendance à croire qu’il est préférable qu’elle affiche clairement ses motivations et ses objectifs. Au moins, les gens qui adhèrent savent pourquoi ils adhèrent, et l’organisation n’a pas à craindre que ses “rangs” soient remplis de manière factice par des gens quelque peu indifférents.

En revanche, je suis un peu plus sceptique lorsqu’il s’agit de convaincre des décideurs publics afin de peser sur des décisions qui pourraient être bénéfiques à des causes. Il me semble à ce titre qu’insister sur des motivations consensuelles (disons la défense de l’environnement et de la santé humaine) afin de gagner en légitimité auprès de ses interlocuteurs, mais organiser des campagnes qui servent des causes plus clivantes (reprenons l’exemple de la défense des animaux) est plus prometteur. Je ne prétends pas qu’il s’agit là d’une vérité universellement valable, mais c’est en tout cas le fruit de mes observations. En politique, être audible, ça compte.

Si j’étais un dirigeant du secteur public (disons un directeur de restaurant administratif) et que l’Institut Mange Bien m’invitait à proposer des menus « plus sains et durables », je serais probablement plus enclin à collaborer que si j’étais joint par une « association antispéciste qui lutte contre l’exploitation et le meurtre des êtres sentients ».  Telle est la triste vérité : un objectif a beau être noble, on n’a pas forcément intérêt à le présenter dans son intégralité à son interlocuteur, surtout si c’est un décideur politique.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il faut revoir ses objectifs à la baisse, mais qu’on peut avoir intérêt à les présenter de façon à ce qu’ils intéressent davantage les décideurs publics. En d’autres termes, en ce qui concerne la question animale, il me semble qu’il est possible de servir l’abolitionnisme (en participant à la mise en place d’alternative végétaliennes dans la restauration collective, condition nécessaire mais non suffisante de l’arrêt de l’utilisation des animaux) sans le revendiquer ouvertement auprès des décideurs à qui l’on s’adresse. Pour autant, je ne pense pas que cela soit assimilable à du neo-welfarisme, l’approche promouvant des formes d’exploitation animale plus douces avec pour hypothèse de départ que ces petites avancées nous rapprochent de la fin de l’utilisation des animaux.

Cela dit, j’aimerais préciser que je ne me prononce pas en faveur de la même approche pour se présenter aux gens ou grand public. Tous les gens que je fréquente, même superficiellement, savent que je consomme végane et que mon objectif est la disparition de la viande au profit d’alternatives semblables mais éthiques et meilleures pour la planète. Lorsque je prends part à des campagnes associatives destinées au grand public, le message n’est jamais ambigu : il concerne les animaux et demande l’arrêt de leur utilisation, pas autre chose. Quand je mange avec des inconnus, je n’ai pas de mal à leur expliquer que je mange végétalien pour les animaux.

En revanche, comme vous l’avez peut-être compris en lisant les lignes précédentes, je ne me présente plus de manière identitaire (adieu le “je suis“), afin d’éviter de créer les conditions favorables au clivage “nous” versus “les autres”, lui-même générateur d’anti-sérendipité, puisqu’il me place dans une situation où mon message se fait moins entendre.

 

Le remède à l’anti-sérendipité

Nous avons dit plus haut qu’une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité de certains militants est la croyance en l’efficacité de leurs actions ne reposant pas sur des preuves — qui peut les pousser à adopter des stratégies sans se poser la question de leur pertinence. Ce phénomène est notamment enrichi par la tendance humaine à attribuer des mauvaises causes à des phénomènes, puisqu’elle invite certains militants à considérer que leurs agissements sont à l’origine de victoires, quand bien même il est permis d’en douter, compte tenu de la complexité du contexte dans lequel elles s’inscrivent généralement, et de l’absence de preuve manifeste, dans bien des cas.

Loin de considérer que le militantisme est nécessairement inefficace – au contraire, il est un élément central de la diffusion d’idées progressistes – et que tout militant se heurte à l’anti-sérendipité, je dis simplement que les militants s’exposent au risque d’être contre-productifs lorsqu’ils n’interrogent pas leurs stratégies et s’attribuent systématiquement des victoires sans interroger les faits.

Pour éviter d’être trompé par sa propre perception de la causalité des phénomènes, il me paraît important de veiller à garder en tête les quatre points suivants, mis en avant par François Simiand dans La causalité en histoire (1906) :

  • Définir en termes généraux l’effet précis proposé à l’explication : on éviterait le danger où celui qui explique s’adonne à des vues tellement générales qu’il tombe l’abstraction arbitraire et trop éloignée de la réalité. Par exemple, au lieu d’expliquer « la Révolution de 1848 », il s’agirait d’analyser « le renversement d’un gouvernement impopulaire par un petit groupe d’opposants ».
  • Toujours veiller à distinguer conditions et cause : ce n’est pas parce que je mets en place les conditions nécessaires d’un événement que je le cause. Exemple : ce n’est pas parce que je mets en place des menus sans viande dans une cantine que ses usagers s’arrêteront de manger de la viande. Pourtant, pour que le monde s’arrête de manger de la viande, il est nécessaire d’avoir des menus sans viande dans nos cantines.
  • Toujours expliciter l’antécédent immédiat : « du phénomène pris pour explication au phénomène à expliquer on saute par-dessus trop d’intermédiaires, non-aperçus ou en tout cas non-analysés », explique Simiand. Pour éviter cela, et donc tenter d’avoir une rapproche réelle de la cause d’un événement, il semble pertinent de chercher son ultime élément déclencheur.
  • Toujours à établir des propositions explicatives dont la réciproque soit vraie. En gros : “les mêmes causes produisent les mêmes effets”, et “le même effet provient probablement de la même cause”, la cause étant ici l’antécédent immédiat, et pas les conditions d’existence du phénomène (c’est très tentant de les confondre). Exemple : une loi d’interdiction de la viande aboutit à l’interdiction de la viande, l’interdiction de la viande est sûrement le fruit d’une loi visant à l’interdire.

En d’autres termes, il s’agit de se prêter à l’analyse rigoureuse du rapport entre causes et conséquences, afin d’avoir une vision moins faussée des impacts de nos actions, et d’identifier aux mieux ce qui permet vraiment de changer le monde.

Voilà de quoi éviter de se bercer d’illusions : qui trouve les bonnes causes défend le mieux la sienne.

Bertrand T. ROTH

 

 

N’hésitez pas à contre-argumenter mes observations et réflexions dans le calme et le respect. Je me ferais un plaisir d’échanger avec vous. 

Mais pourquoi ces gens brillants sont-ils parfois si stupides ?

LION
Un type comme Jean – laisser le copyright c’est badass, non ?

Aujourd’hui, je vais vous parler de mon collègue Jean. Je suis sûr qu’il vous rappellera quelqu’un. Voyons cela.

Jean a tout pour lui : une belle gueule, un cerveau qui marche, un CV en béton, un travail prestigieux, et – chose qui m’échappe – une relation amoureuse stable. Pour couronner le tout, il vient de devenir propriétaire d’un appartement en région parisienne, et ses parents ont déjà prévu de lui rendre visite pour faire des dîners en famille. Bref, chez Jean, tout va pour le mieux.

Au travail, ses collègues lui reconnaissent une capacité d’analyse et un sérieux remarquables. Prendre du recul, conceptualiser, venir à bout de problèmes complexes, être force de proposition : c’est un jeu d’enfant pour lui. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jean ne manifeste pas ces qualités en permanence. Dès qu’il sort du bureau, son intelligence laisse place à une bêtise sans nom. Le recul dont il fait habituellement preuve s’évapore : après 17h, Jean est sujet aux préjugés les plus absurdes. Ses réflexions profondes ? Envolées, elles aussi. Jean sort désormais des phrases toutes faites et a recours à des arguments absurdes. Ses erreurs de jugements sont maintenant manifestes. Comment cela est-il possible ? Le phénomène à l’œuvre ici s’appelle « domain-dependence » ou la dépendance au domaine. La brillance de Jean dépend avant tout du cadre dans lequel il réfléchit : peu ou prou, tout ce qui touche à son travail. Au-delà, l’intelligence de Jean est juste moyenne. Dans certains, elle peut même être inférieure à la moyenne.

Je me souviens d’une discussion à la cafétéria – tout ce que j’adore – où tout le monde m’interrogeait parce qu’il n’y avait pas de viande dans mon assiette. Jean était là. Après avoir entendu mes propos sur le fait qu’il n’était plus nécessaire de tuer et d’exploiter des animaux pour vivre – je l’avais dit de façon plus politiquement correcte, évidemment – , il prit la prole : « Réfléchis deux minutes : si l’on ne mange plus les animaux, ils vont servir à quoi alors ? ». Je ne sais pas s’il réalisait – ni s’il a réalisé depuis – l’irréflexion profonde au fondement de sa question. Comment pouvait-il ne pas envisager la possibilité qu’un animal puisse avoir un autre sort que celui de servir les êtres humains ? Comment lui qui avait étudié la philosophie en classe préparatoire aux grandes écoles, pouvait-il ne regarder des êtres sensibles que sous le prisme de l’utilité marchande ? La réponse : son intelligence est domaine-dépendante.

Même si dans ses dissertations de culture générale, Jean était capable de citer Le Gorgias de Platon pour expliquer que ce qui se fait dans la nature n’est pas nécessairement ce qui doit être et qu’il est ainsi nécessaire de légiférer pour que règne la justice dans la cité; dans la vraie vie, Jean se prend pour un lion chasseur de gazelles et invoque le « cycle naturel de la vie » pour justifier ses achats de viande au supermarché. Il n’a pas su transposer les réflexions théoriques qu’il trouvait pertinentes dans son expérience quotidienne. La philosophie, ce n’était qu’une matière pour réussir à un concours, rien de plus.

Comme je l’ai dit plus haut, il est très probable que Jean vous évoque quelqu’un. De mon côté, beaucoup de « penseurs médiatiques » me font penser à lui. Relativement doués pour réfléchir sur l’économie – relativement, j’insiste – , les sciences politiques ou la démographie, ils tombent dans les erreurs de raisonnement les plus basiques lorsqu’il s’expriment sur la condition animale. Les fameux “experts” sont donc à l’aise dans leur domaine de réflexion, mais dès qu’ils s’aventurent dans des domaines de pensée qu’ils n’ont pas encore explorés, leur capacité d’analyse s’effrite. C’est même vrai pour les “philosophes” : pas mauvais sur leurs sujets de prédilection, mais franchement limites lorsqu’ils quittent leur champ d’analyse. Domaine-dépendance, encore une fois.

Ici, le véritable problème n’est pas leur manque de connaissances sur des sujets qui dépassent leur périmètre de réflexion. Nous sommes humains, nous ne pouvons pas maîtriser tous les sujets, ni avoir des réflexions élaborées sur chacun d’entre eux. En revanche, rien ne nous oblige à donner notre avis sur une thématique qui nous échappe. Ainsi, le tort de ces experts est non seulement de vouloir donner un avis sur tout, mais également (et surtout) de ne pas recourir à la démarche critique qu’ils utilisent principalement dans leur champ habituel de réflexion. Faut-il leur jeter la pierre ? J’en doute. Nous avons tous, à un degré ou à un autre, une capacité à prendre du recul dont la variation dépend du sujet traité. Vous pouvez par exemple avoir une démarche assez critique lorsque vous abordez la question de l’orientation sexuelle : « ai-je des préjugés ? Correspondent-ils aux connaissances actuellement disponibles sur le sujet ? », mais être un peu plus catégorique quand il est question de genre : « on naît soit homme soit femme, un point c’est tout ». Dans le second cas, vous manquez très probablement de connaissances en la matière, mais de manière plus évidente, on peut dire que vous ne suivez pas une démarche critique en général. En fait, le problème est que vous pratiquez inconsciemment cette démarche critique, et seulement dans un périmètre intellectuel bien délimité. En d’autres termes, vous ne pensez pas votre pensée. Pas de panique, ça nous est tous arrivé. Mais comment sortir de ce piège et éviter d’y retomber ?

Lorsqu’il s’agit d’évaluer une idée, mettre à distance ses opinions, préjugés et croyances semble être un bon début. Avoir en tête les principaux biais cognitifs qui interviennent dans nos jugements aussi. Hélas, même si ce sont là de très bonnes précautions, je ne pense qu’il soit possible d’avoir inconditionnellement une intelligence domaine-indépendante.

Premièrement, comme le dit Daniel Kahneman dans Thinking Fast and Slow, la connaissance des biais cognitifs n’empêche pas d’y être soumis. Vous avez beau savoir que le cerveau préfère porter son attention sur les informations qui confirment ses opinions, ce n’est pas demain la veille que vous allez partir en quête de toutes les informations qui invalident votre opinion.

Ensuite, le quotient affectif des sujets de discussions est plus ou moins variable. Parler du « scrutin majoritaire binominal à deux tours » suscite peut-être moins d’émoi que, disons, la déforestation liée à la culture de l’huile de palme en Indonésie. Je parie que vous aurez probablement une opinion plus tranchée sur « ce qu’il faut faire » dans le cas de l’huile de palme, et une aptitude moindre à en discuter avec du recul. Pourtant, en vous penchant sur le sujet, vous réaliserez peut-être que le boycott n’est finalement pas une si bonne idée qu’il n’en avait l’air, compte tenu du rendement élevé de cette huile, dont les éventuelles remplaçantes exigent plus de surface cultivable – j’avais bien parié, non ? La règle qui se cache derrière cela est simple : plus la dimension affective d’une question de société est élevée, plus les réponses apportées à cette question seront tranchées, quasi-binaires. Cela s’explique par le fait que nos émotions sont des déterminants importants de nos jugements. Sur les sujets sensibles, elles prennent largement le dessus : faire un effort de veille critique devient alors le parcours du combattant. En disant cela, je ne sous-entends pas que la réflexion mène nécessairement à une conclusion opposée (et plus sage) à celle que l’on peut tirer dans un état émotif – au contraire. Je dis simplement que les sujets les plus polarisants sont, d’après moi, ceux sur lesquels il est le plus facile d’abandonner une démarche de réflexion et de juste compréhension des phénomènes.  Et c’est probablement pour cela que Jean s’identifie à la savane dès qu’il entend le mot « animal ».

Enfin, l’aptitude à rester critique dépend également du contexte dans lequel on se trouve. Si un malfaiteur me séquestre et me laisse choisir entre “lui donner tout mon argent” et “boire un liquide mortel”, la première question qui me viendra à l’esprit ne sera probablement pas : « la létalité de son liquide a-t-elle été testée en double aveugle et validée par les pairs ? » – le type de protocoles scientifiques qui servent à évaluer des affirmations et des hypothèses. Non, je me vois plutôt en train de paniquer : « sait-il que je suis fauché, et que je n’ai rien à lui donner ? ».  Si cet exemple est (un peu) extrême, reprenons le cas de nos amis les experts médiatiques. Même dans l’hypothèse où ceux-ci sont bons dans leur domaine de réflexion, le format de certains médias complique leur tâche de rester critique sur les sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Une émission axée sur l’actualité récente, où l’on mélange “intellectuels”, “politiques” et artistes” – chacun disposant d’un temps de parole limité – n’est probablement pas le meilleur endroit pour développer rigoureusement et prudemment des propos. Cela ne veut pas dire que c’est impossible, mais que ça demande beaucoup de contrôle de soi.

Finalement, la persistance des biais qui interviennent dans nos jugements (malgré notre connaissance de ceux-ci), notre tendance à manquer de recul par rapport à des sujets sensibles et les contraintes imposées par le contexte font qu’il est difficile de faire preuve d’esprit critique sur les sujets dont nous n’avons pas la maîtrise – et même sur ceux que nous connaissons bien. La domaine-indépendance de l’intelligence est par conséquent un idéal inatteignable, mais vers lequel il semble souhaitable de tendre pour penser plus librement. Dans cet esprit, questionner nos idées reçues et nos croyances, chercher à comprendre le point de vue de nos contradicteurs, mettre à distance nos émotions lors d’un débat (sans les nier), et privilégier les moyens d’expressions qui nous octroient le temps nécessaire au développement de nos idées sont des démarches qui vont dans le bon sens. Puisse la brillance de Jean lui permettre de comprendre cela et le faire sortir de la savane !

T. ROTH

 

 

 

Peut-on moraliser la filière viande?

L’idée d’ôter la vie à des êtres sensibles suscite généralement l’inconfort, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans le système de valeur des individus. Peu de gens raisonnables défendent ardemment et érigent en idéal la mise à mort d’êtres sensibles, fût-ce au nom de la satisfaction de besoins vitaux. Généralement, les gens qui mangent de la viande ne montrent d’ailleurs aucun signe d’hostilité envers les animaux d’élevage.  Pourtant, la production de viande implique inéluctablement la souffrance et la mise à mort de ces êtres. Tel est le paradoxe de la viande, bien décrit par Enrique Utria.

Cette production semble en fait contraire à la morale commune, c’est-à-dire à la règle de conduite généralement admise selon laquelle “il est mal de tuer” un individu lorsque ce n’est pas justifié, peu importe l’espèce à laquelle il appartient [1]. En effet, dans la mesure où il existe des alternatives végétales à la viande,  en consommer ne constitue plus une nécessité vitale [2]. Ainsi, le fait que les abattoirs existent encore ne saurait être justifié par un principe de survie et contrevient de fait au précepte moral en question.

Dès lors, la question a de quoi troubler : peut-on moraliser une filière qui, compte tenu des conditions dans lesquelles elle exerce, transgresse de fait un principe moral majeur? La réponse semble évidente : aussi longtemps que nous aurons la possibilité de nous passer de viande, en produire et en consommer relèvera d’une faute morale [3]. Pourtant, les discours proposant de “moraliser la filière viande” ou de produire de la viande “éthique” se multiplient.

Pour savoir si ces propositions se hissent bien à la hauteur des attentes qu’elles suscitent, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend généralement par “moraliser” ou rendre “éthique” : soumettre une pratique à des règles morales communément admises. La question est de savoir quelle règle prend-on pour référence. Sur ce point, le discours des communicants de la filière viande consiste à dire que si l’animal a eu une “bonne vie”, ou n’a pas souffert lors de sa mise a mort, il est “éthique” de le tuer pour s’en nourrir. Même si ce n’est pas nécessaire, c’est acceptable parce que l’animal abattu n’a pas été physiquement maltraité, nous laissent-ils comprendre.

Cette idée comporte un risque majeur : en jouant sur l’ambiguïté du mot éthique – découlant du fait que l’éthique est de nature subjective -, elle pourrait définitivement enterrer le principe moral selon lequel il n’est pas acceptable de tuer un être sensible sans justification valable. Si ce discours l’emportait, serait devenue morale auprès de la population toute exploitation et mise à mort “bienveillante” : le consommateur n’aurait plus aucun malaise à songer aux animaux qu’il mange, puisqu’ils ont été “heureux”. On aurait ainsi bien moralisé la filière viande, mais seulement au prix du sacrifice d’un principe moral fondamental.

Telle est l’une des étapes nécessaires de la moralisation de la filière viande : vider la morale [3] de sa substance, pour la faire tendre vers une règle beaucoup moins exigeante envers le respect de la vie et des intérêts propres des animaux non-humains.

Une fois cette phase franchie, l’accomplissement de la moralisation nécessairement édulcorée se heurte à un problème d’ordre pratique : est-il véritablement possible de s’assurer du bien-être des animaux consommés ? La tâche suppose une législation très stricte, qui régulerait chaque aspect de la vie de l’animal : détention, transport, abattage. Parallèlement, il faudrait assurer un contrôle infaillible du respect des procédures et développer un système d’incitations-sanctions. Consommateurs, producteurs et législateurs s’assureraient conjointement de l’absence de souffrance des animaux abattus. Un tel changement de paradigme exige la mobilisation de ressources humaines et financières conséquentes, et ne pourrait que s’opérer s’il obtenait l’approbation de toutes les parties prenantes.

Autrement dit, même si l’on prenait pour acquis qu’il est moral de tuer sans nécessité, il est permis de douter de la possibilité d’une moralisation effective de la filière viande.

La principale raison d’être sceptique, au-delà de l’ampleur de la tâche à accomplir, c’est son incompatibilité apparente avec le fonctionnement actuel des entreprises capitalistiques. Pour atteindre leur objectif primordial de rentabilité, elles traquent les dépenses improductives afin de maximiser leur performance : tels sont les principes du lean management, le modèle d’organisation industrielle qui s’est largement répandu depuis les années 70. Cette volonté de réduire les pertes et de réaliser des économies d’échelles est au cœur même de l’élevage intensif, un modèle dont l’incompatibilité avec le bien-être animal n’est plus à prouver.

Dans ces conditions, on peut supposer que pour être acceptées par les producteurs, les mesures dites d’amélioration du bien-être animal ne doivent pas entraver l’efficacité du processus de production dans sa globalité. Il faudrait en fait dépasser le dilemme entre morale et productivité. Le problème est que pour maximiser leur productivité, les unités de production recourent généralement à l’automatisation et à la rationalisation des tâches, d’où l’élevage industriel. Ainsi, il est raisonnable de penser que les producteurs de viande ne peuvent pas améliorer le “bien-être animal” sans renoncer partiellement à leur productivité. Un sacrifice qu’ils n’accepteraient probablement qu’à condition d’augmenter leurs prix de ventes, ce qui n’irait pas dans le sens du consommateur.

Finalement, des raisons aussi bien théoriques que pratiques permettent d’affirmer que la moralisation de la filière viande est un vœu pieux. Par conséquent, pour quiconque se soucie du bien-être animal, la solution la plus rationnelle consiste à se positionner en faveur de l’interdiction de la viande tout en encourageant le développement d’alternatives végétales qui conviennent à tout le monde.

T. ROTH

NOTES 

[1] Selon ce principe moral, la production de viande est seulement justifiée si aucune alternative satisfaisant les apports nutritifs vitaux n’est disponible.

[2] Dans toute société où il est possible de se supplémenter facilement en vitamines B12 et D, ainsi qu’en oligo-éléments essentiels.

[3] D’après le principe précité.

[4] La “morale” désigne ici la matrice contenant les règles de conduite approuvées par la majorité de la population.

 

“Abattoir éthique” dans la Creuse : le comble du cynisme

Vous appréciez les récits bucoliques et les happy end? Avec ce nouvel abattoir soucieux du bien-être animal, vous serez servis. Comme nous le révèle aujourd’hui le quotidien 20 Minutes, 96 éleveurs de la Creuse se sont lancés un défi ambitieux : construire une structure à la pointe en matière de bien-être animal. Sur le papier, on ne peut que féliciter la démarche. Cependant, même si l’intention  de ces éleveurs est louable,  la communication autour du projet prend une tournure assez cynique. Explications.

Enjoliver la mise à mort

“Des lumières apaisantes, le son rassurant d’une cascade d’eau, des odeurs familières et non celle du sang. Dans le futur abattoir de Bourganeuf, dans la Creuse, tout est pensé pour réduire au maximum le stress et la souffrance des animaux”, peut-on lire en guise d’introduction. Le champ lexical employé évoque un stage de relaxation en pleine nature : on aimerait bien être de la partie.

Le message fait plaisir aux consommateurs. Enfin, on prend en compte la sensibilité des animaux : cette fois-ci, ils seront abattus dignement. “Même pas électrocutés”, promet-on!

Voilà comment éteindre tout sentiment de culpabilité et rendre définitivement acceptable l’idée qu’il n’y a aucun problème à tuer des êtres sensibles pour son propre plaisir gustatif.

L’évidente contradiction entre “abattage” et “dignité” est résolue en se disant que de toute façon, l’animal a eu une bonne vie. Peu importe si sa mort est froide, machinale, brutale. Peu importe s’il est mort pour rien, en fait.

Une question s’impose pourtant : en quoi l’absence de mauvais traitements justifie-t-elle le droit de s’arroger le pouvoir de vie ou de mort sur un individu?

Le comble du cynisme

Dans la même veine, on apprend que “Le Boeuf Ethique” devrait lancer cet automne un abattoir mobile en Bourgogne. Là, niveau inversion des valeurs et perversion du réel, on se croirait dans un roman de Gorge Orwell.

La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. – G. Orwell, 1984

Le langage bien épuré vise à masquer l’horreur qui constitue le cœur de l’activité : tuer des êtres sensibles. Si l’entreprise n’avait pas recours à ce processus de maquillage, elle ne vendrait pas. C’est pareil pour tous les acteurs de la filière viande : chaque support de publicité fait passer sous silence les intérêts propres de ces bestiaux. Ils sont toujours destinés à assouvir nos besoins. Parfois, ils font même don de leur corps avec joie. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu.

On s’en doute bien, tout le monde n’est pas dupe. Mais l’exposition répétée au message implicite “tu peux acheter, y a pas de mal”, ça ne favorise pas la prise de recul. Surtout chez les plus jeunes, incités à développer un rapport violent aux êtres sensibles qui ne leurs ressemblent pas.

Tais-toi, souris et meurs

Quand on y pense, la filière viande fournit un effort remarquable pour créer un monde où les animaux sont indifférents au sort qui leur est réservé. Qui se douterait un instant que les animaux d’élevage accordent une importance à leur existence si on les dépeint comme consentants? Qui oserait parler d’oppression et d’exploitation avec tous ces slogans joyeux?

Bref, ces projets “d’happyfication” des animaux abattus contiennent en leur germe toute l’horreur qu’ils prétendent combattre. Si l’on nie la souffrance du bétail et qu’on légitime son exploitation, alors on ouvre la porte à toutes les dérives de maltraitance possibles.

Améliorer les conditions d’existence des animaux, c’est bien. En revanche, les tuer pour se nourrir alors que ce n’est plus une nécessité, c’est difficilement acceptable. Et c’est bien pour cela que la filière viande joue sur le langage pour maquiller cette réalité.

En savoir plus sur les procédés utilisés par la filière viande pour déresponsabiliser les consommateurs :

 

Herlock Sholmes