De l’amour à l’ère des réseaux sociaux

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Les applications mobiles nous permettant de faire des rencontres amoureuses n’ont cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années. Comme avec la plupart des services numériques, nous avons tendance à penser qu’en matière de séduction, ce type d’outils technologiques peut se substituer aux usages précédents sans pour autant altérer son objet. En d’autres termes, il existe une croyance selon laquelle l’usage des applications de rencontre serait neutre, dans le sens où il n’affecterait pas la qualité des relations interindividuelles. Dans cet article, je vais m’employer de démontrer en quoi cette conception est erronée, puis en souligner les dangers, avant de poser la question d’une alternative viable.

 

Limitations de nos capacités d’initiative et marchandisation des relations

Dans Remplacer l’humain, critique de l’automatisation de la société, Nicholas Carr évoque le point commun entre les géants du numérique et d’autres réseaux sociaux : ceux-ci cherchent à automatiser complètement nos requêtes afin de limiter nos prises d’initiative. Il en va de même pour les applications de rencontre (que l’on appellera ici les lovapplis) : grâce à la possibilité de “trouver” des partenaires à proximité, de pouvoir les “liker” ou les “disliker” à tour de bras, elles font naître en nous l’espoir de se débarrasser une bonne fois pour toutes des aspects chronophages de nos relations personnelles, et donc, de rationaliser un pan entier de notre vie.

La conception des relations sous-jacente à cette approche s’apparente à celle que chérit le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg : le partage “sans friction”, qui vise à supprimer toute notion d’effort dans la sociabilité.  Pour reprendre les mots de Nicholas Carr, « il y a cependant quelque chose de foncièrement dérangeant à vouloir appliquer des normes de productivité standardisées dans le cadre de nos rapports avec autrui, comme s’ils étaient comparables à des échanges de données ou à des transactions financières qu’il s’agirait de fluidifier. Les individus ne sont pas des ordinateurs qui communiquent entre eux par réseaux interposés. La sociabilité nécessite d’établir une relation de confiance, d’apprendre les règles de savoir-vivre et de faire des sacrifices. Autant d’aspects qui, aux yeux des technophiles, représentent une perte de temps et comportent une quantité d’inconvénients. Supprimer les frictions ne renforce pas le lien social, au contraire, cela le fragilise et lui confère une dimension marchande ».

La dimension marchande est particulièrement frappante dans le cas des applications de rencontre. Sur le marché des matchs, il y a une offre et une demande, et vous, le client, êtes le roi : dans le rayon des rencontres, vous pouvez balayer d’un revers de doigt les gens dont le profil ne vous satisfait guère, comme s’ils étaient de vulgaires biens consommables. Le problème majeur de cette facilité apparente offerte par les lovapplis — au-delà de sa fâcheuse tendance à réduire les individus à l’état d’objets triables à merci au lieu d’inviter à considérer leur valeur intrinsèque, c’est qu’elle risque de galvauder les vertus qui, il y a peu encore, étaient considérées comme essentielles pour mener une vie amoureuse pleinement épanouie : l’attente dans la séduction, la persévérance, et l’audace.

En effet, à quoi bon avoir des attentes envers quelqu’un et persévérer quand vous savez pertinemment que d’autres matchs vous attendent ? Et pourquoi faire preuve d’originalité ou de courage, alors que vous risquez de vous faire zaaper si vous faites un pas de travers ?

Cette limitation de nos prises d’initiative pourrait bien, à l’avenir, être amplifiée par des algorithmes toujours plus intelligents, qui nous présenteraient exclusivement des profils adaptés à nos préférences, à l’instar des moteurs de recherche qui anticipent nos besoins. Dans ce cas, nous aurions affaire à de véritables moteurs de recherche amoureuse, au grand dam du hasard, de la liberté, et de la spontanéité.

« Je ne doute pas que, d’ici quelques années, les moteurs de recherche répondront à la majorité de nos requêtes avant même que nous les formulions. Ils sauront à l’avance ce que nous voulons chercher. » Ray Kurzweil, inventeur à la tête du département d’ingénierie de Google. 

 

L’homogénéisation des normes de séduction

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Extrait de Nosedive, le premier épisode de la saison 3 de la série Black Mirror, qui dépeint avec brio une société où les applications numériques corrompent les relations interindividuelles

Les lois du marché sont implacables. Avec les lovapplis, il n’y a pas d’entre-deux : soit on vous prend, soit on vous jette à jamais. Vous n’aurez pas l’occasion de vous racheter après avoir fait une mauvaise première impression. Ainsi, pour avoir la chance d’être l’heureux liké par une personne pressée qui scrutera votre profil en l’espace d’une seconde, vous avez intérêt à optimiser votre profil pour répondre aux exigences élevées des autres utilisateurs. Pour cela, rien de mieux que de s’aligner sur ce qui marche : des photos aux descriptions en passant par les sujets de conversation, tout sur la plateforme est en proie à la standardisation, et donc, à la perte d’originalité et de saveur.

Si évidemment, la standardisation des normes de séduction n’est pas un phénomène nouveau, je pense qu’elle est particulièrement amplifiée par les lovapplis.

 

L’effet d’éviction : quand le numérique se substitue à l’expérience réelle et la déprécie

Les lovapplis ne s’inscrivent pas vraiment en complémentarité avec les usages classiques de la séduction. En fait, elles les remplacent, et ne pas sauter dans le wagon numérique, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir créer de liens intimes. Snapchat me semble occuper une place particulièrement importante dans ce virage : permettant d’envoyer des photos et des messages éphémères, il est devenu un outil privilégié d’échange intime, mais toujours virtuel et différé, avec des partenaires ou des “crushs”.  Le hic, c’est que depuis l’arrivée de ce genre d’outils, il nous est plus difficile de séduire une personne hors ligne, surtout si celle-ci est sollicitée par son écran, au point de perdre de vue son environnement immédiat. Comment pouvons-nous laisser s’installer une atmosphère de séduction si, avec nos smartphones à la main, nous nous comportons comme des fantômes qui errent entre deux mondes ?

Certes, l’égarement de notre esprit n’est pas un phénomène nouveau. Mais, pour reprendre les mots de Nicholas Carr encore une fois, « nous n’avons jamais porté sur nous un appareil qui nous happe et nous distraie à ce point. En nous connectant à un ailleurs virtuel, le smartphone nous rend absents au monde environnant : il nous isole de ce qui se passe ici et maintenant. » De fait, la façon — frénétique, peu maîtrisée — dont nous utilisons les smartphones aujourd’hui redéfinit la place de la séduction dans nos société : elle tend à la limiter de plus en plus à la sphère numérique. Cela se traduit par des comportements d’attraction-répulsion à l’égard des lovapplis : nombreux sont ceux qui les installent puis les désinstallent pour enfin les réinstaller, comme s’ils savaient qu’au fond, ça se passe désormais ici, et que ne pas y être, c’est rater sa chance.

 

Le vertige du choix

Même si j’ai personnellement expérimenté tout ce dont je vous parle — question d’éthique —, cette question me taraude plus particulièrement. Loin d’être une aubaine, la multiplication des possibilités de faire des rencontres peut générer du stress — comment puis-je être sûr de faire le bon choix parmi toutes ces personnes ? Et vais-je réussir à parler à toutes celles qui m’intéressent ? — et de l’insatisfaction, puisque vous ne serez jamais certain d’avoir créé des liens avec la bonne personne, tout comme vous ne pourrez pas parler à tout le monde de manière convenable. Face à un tel vertige, le risque est d’être incapable d’effectuer un choix et donc, de ne jamais s’engager pleinement dans une relation.

 

Pour conclure ? 

Les effets pervers des lovapplis que j’ai identifiés dans cet article mériteraient d’être approfondis — tant sur la question de leur existence véritable que sur celles de leur cause et de leur impact, mais il me semblait important de vous partager ma vision sur le sujet.

Ce qu’il faut retenir, c’est que ces effets ne sont pas tant la conséquence du numérique lui-même que de l’usage majoritaire que nous en faisons, un usage fortement influencé par les concepteurs d’applications — les architectes du choix, comme diraient Thaler et Sunstein —  et par les valeurs dominantes de l’économie néolibérale. En d’autres termes, ils ne sont pas la conséquence nécessaire de l’introduction du numérique dans nos vies sentimentales, mais sont le fruit de comportements et de choix qui auraient pu ne pas être adoptés.

Par ailleurs, le fait que je me focalise sur les effets pervers des lovapplis ne veut pas dire qu’elles n’ont que des mauvais aspects. Un usage modéré de ce genre d’applications, s’il réintroduit de la lenteur, de la persévérance et de la prise d’initiative dans nos relations sentimentales tout en évitant d’emprisonner la création de celles-ci dans la sphère numérique me semble être possible, bien que je n’en sois pas partisan.

En revanche, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la contingence de cet usage des applications ne signifie pas qu’aujourd’hui leur impact est neutre : certes, nous pourrions les utiliser autrement, mais de fait, l’usage que nous en faisons actuellement tend à redéfinir notre conception des relations amoureuses, où l’effort, l’originalité, la durée et la confiance semblent quelque peu dévalorisés.

Bertrand T. Roth

Je vais probablement rééditer cet article dans les prochains jours afin de préciser ma pensée et de nuancer certains de mes propos si nécessaire, en attendant, je vous invite à partager vos avis respectueux sur la question. 

 

Numérique et respect de l’autre

Avant-propos

Ce texte traite de notre rapport aux êtres humains, et notamment du respect des individus sous une forme peu évidente : l’attention. A mon sens, celui ou celle qui cherche à suivre un mode de vie éthique peut difficilement contourner cette question, compte tenu de l’omniprésence du numérique et de sa capacité à absorber notre attention, bien souvent au détriment d’une relation authentique à l’autre.

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Sommes-nous bien là ?

Il y a des situations dont on aimerait ne pas saisir la portée. C’est souvent ce que je me dis lorsque je regarde autour de moi. Ce qui m’a frappé jusqu’à présent, c’était la facilité avec laquelle les gens peuvent manger des êtres sensibles tout en exprimant de la joie. Comme si un court instant de plaisir valait la mise à mort d’individus sentients, dans des conditions où toute dignité leur est ôtée. Il y a, je le disais, des choses comme ça qui vous frappent. Plus précisément, elles font naître en vous un sentiment de l’absurde que vous ne souhaitez plus jamais rencontrer. Le fait est que parfois, celui-ci revient vous saisir dans des situations où vous ne l’attendez pas.

C’était il y a quelques semaines, en cours de Ressources Humaines. Le prof’ se tenait devant nous depuis deux heures, mais à bien y regarder, son cours n’avait cessé d’être interrompu. Rien de nouveau, pourrait-on penser : les étudiants bavards, c’est aussi vieux que l’école. Sauf que… cette fois-ci, personne n’avait parlé. Ce n’était pas le bruit qui avait perturbé le cours de M. Dupont, mais son absence. Muets, les yeux rivés sur leurs écrans, les étudiants erraient avec un contentement apparent sur les réseaux sociaux, comme si leur raison d’être dans cette salle n’était pas, comme si le professeur n’avait jamais été là. Dans quelques tentatives désespérées, ce dernier lançait parfois : « c’est bon, je vous ai là, vous êtes avec moi ? »

Je n’ai pas assez de mots pour vous décrire le caractère misérable de ce que je voyais là sous mes yeux. Un mélange d’indifférence implacable et de mépris généralisé, couplé à l’impression que tout cela n’avait l’air de ne déranger que moi et le professeur qui s’était, je le crois, déjà résigné. C’est peut-être cela qu’on appelle la négation d’un individu. Ou plutôt, la double négation. Car celui qui la fait subir, absorbé qu’il est par son écran, n’est aussi que l’ombre de lui-même, une personne qui se tient physiquement à vos côtés mais dont l’attention est en proie à des forces qui le dépassent.

Evidemment, cette absence dans la présence n’a pas attendu le numérique pour exister : nous avons toujours eu des moments d’inattention, notre cerveau étant incapable de veiller en permanence. Il ne faut pas non plus penser que cette absence dans la présence est la seule trajectoire offerte par nos outils high-tech. En revanche, force est de constater que l’omniprésence des terminaux numériques dans nos espaces de vie accroît sensiblement les risques qu’elle advienne et que, progressivement, elle devienne notre façon d’être par défaut. 

Ainsi, plus que jamais l’attention s’apparente à une ressource en voie de disparition, et son accord, pourtant si simple, un privilège. Je pense que nous ne prenons pas encore la mesure des dégâts humains qu’un tel déclin peut provoquer. Personnellement, je vous confesse me sentir de plus en plus seul lorsque je suis avec des gens, dans la mesure où la profondeur et l’authenticité de nos discussions sont sans cesse compromises par le parasitage du numérique. Une notification par-ci, un appel par-là, un coup d’œil sur le fil d’actualité pour finir… tout ça me laisse l’impression que nous passons à côté de l’essentiel : être là, ensemble, ici et maintenant.

J’en sors toujours un peu désolé et insatisfait, comme si nous n’avions pas partagé pleinement les moments passés ensemble. Comme si ces moments avaient eux aussi été des consommables, qu’on avait pris et jetés selon notre bonne volonté, mais que rien n’en restera. Pour me consoler, je me dis que j’ai limité la casse en laissant mon portable sur mode avion. Mais rien n’y fait, je crois que peu de gens y voient une manière de respecter l’autre.

B. T. R.