Les animaux sont faits pour être mangés – raisonnement à rebours

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Un chimpanzé qui s’étonne à la lecture du titre, alors même qu’il ne sait pas lire

Lorsqu’il est question de consommation d’animaux, un argument visant à la justifier revient souvent : “de toute façon, ils sont faits pour être mangés, donc je ne vois pas de problème à les manger.”

La formule paraît logique : puisque ces animaux ont été conçus pour être mangés, alors il est dans l’ordre des choses de les manger. Ça tient la route, non ?

L’argument repose généralement sur une distinction morale implicite entre “tuer un animal” et “tuer un animal qui a été élevé pour être mangé”. La première proposition crée un malaise, tandis que la seconde soulage. Mais pourquoi une telle différence ? Après tout, la seconde proposition est incluse dans la première : le malaise ressenti en la lisant ne devrait donc pas être inférieur à celui ressenti à la lecture de la première.

Le fait est que la justification “l’animal a été élevé pour être mangé” permet de réduire l’inconfort que peut susciter l’idée de sa mise à mort. On se dit qu’il n’aurait de toute façon pas existé s’il n’avait pas été élevé pour être mangé.

Mais en creusant l’argument, on se rend compte qu’il est circulaire : sa validité repose sur lui-même.

Ils sont élevés pour être mangés, et nous les mangeons parce qu’ils sont élevés pour être mangés.

La proposition A “ils sont élevés pour être mangés” utilise pour sa justification la proposition B “nous les mangeons parce qu’ils sont élevés pour être mangés” , alors que la justification de la proposition B nécessite la vérité de la proposition A.

Ce raisonnement circulaire relève d’une pétition de principe, c’est-à-dire qu’il pose comme vraie au départ une proposition qu’il est supposé démontrer : le fait que les animaux soient faits pour être mangés.

Sur ce point, on ne peut pas nier que les éleveurs font effectivement naître les animaux “d’élevage” avec l’intention de les conduire à l’abattoir. Aussi doit-on avouer que ces animaux ont subi une importante sélection génétique dans le but de produire toujours plus de viande.

Mais cela ne veut pas dire que leur sort est nécessairement de passer à la casserole. Aucun destin ne les y conduit fatalement : à l’heure où il n’est plus nécessaire de manger des animaux pour vivre, leur mise à mort n’est que la conséquence d’un choix humain perpétuellement renouvelé. Hélas, il n’est pas rare que cette relation causale soit écartée au profit d’une croyance selon laquelle l’unique “raison d’être” de ces animaux d’élevage est de nous nourrir.

De ce point de vue, les relations que nous entretenons avec les autres animaux s’expliquent par une harmonie pré-établie, résultant de la volonté d’un dieu transcendant ou d’une nature ordonnée qui aurait assigné un but aux êtres (“je décrète qu’eux, ils finiront à la casserole, parce que c’est mon projet”).

Ainsi, les tenants de cette conception finaliste peuvent s’émerveiller d’une telle harmonie : “c’est fou que les animaux aient été faits d’autant de viande !” ; ou s’offusquer lorsqu’on la remet en question : “mais quelle serait l’utilité des animaux si l’on ne les mangeait pas ?”.

On est en plein dans le raisonnement à rebours (ou panglossien) : un mécanisme historique contingent dont l’homme a été acteur passe désormais pour la résultante d’un scénario préconçu, élaboré une force qui nous échappe. D’ailleurs, en écrivant cela, je me rends compte que mes doigts ont été crées pour taper sur mon clavier.

Blague à part, le problème est qu’en évacuant tout autre scénario possible au profit de celui “préconçu”, on condamne perpétuellement les animaux d’élevage à vivre un sort auquel rien sinon nos moeurs et notre système économique ne les y prédestine. Une fois qu’ils sont nés, un autre avenir peut leur être réservé. Cela ne tient qu’à nous : c’est un fait et il faut s’y faire.

Herlock Sholmes

Merci à Richard Monvoisin de m’avoir fait connaître le raisonnement panglossien dans son article publié sur le site du Cortecs.

Pour aller plus loin :

Finalisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Finalisme#Discussion_du_finalisme_%C3%A0_l’%C3%A9poque_moderne

Finalisme et animaux : http://vegfaq.org/les-animaux-sont-faits-pour/

Pétition de principe : https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9tition_de_principe

Raisonnements fallacieux : http://www.charlatans.info/logique2.shtml

Arguments circulaires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_circulaire

Raisonnement à rebours : https://cortecs.org/materiel/effet-pangloss-ou-les-dangers-des-raisonnements-a-rebours/

La violence envers les animaux alimente-t-elle d’autres violences ?

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Il n’est pas rare d’entendre des défenseurs des droits des animaux prétendre que “si l’on accepte les violences infligées aux animaux, alors on ouvre la voie à toutes les autres formes de violences.” La première fois que j’ai entendu une chose semblable, j’ai été particulièrement séduit : cela faisait sens. Mais aujourd’hui, conscient de la portée d’un tel propos, j’estime qu’il n’est pas suffisant de l’affirmer sans avoir interrogé ce qu’il en est réellement. Il faut donc se demander ce qu’en disent les études sur le sujet. Une telle démarche de recherche, si elle s’avère concluante, ne peut de toute façon que donner plus de force au propos en question.

Alors, que disent les études ?

L’idée d’après laquelle la violence envers les animaux favorise d’autres violences n’est pas nouvelle. Si on la trouvait déjà chez Marguerite Yourncenar, selon qui “l’Homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire, tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau“, elle a également été présente dans la pensée du philosophe Theodor Adorno ou encore dans celle de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss.  Plus d’un demi-siècle plus tard, que peuvent nous enseigner les différentes études en sciences sociales sur le sujet ?

  • Deux études de psychologie sociale datant de 2012 semblent confirmer cette thèse. En effet, dans leurs travaux de recherche, Kimberly Costello et Gordon Hodson ont montré que “plus les enfants blancs ont tendance à considérer les humains comme supérieurs aux animaux, plus ils expriment des préjugés négatifs à l’encontre des enfants noirs“.
  • Une autre étude sociologique datant de 2009 (Fitzgerald, Kalof et Dietz) montre que les zones où sont présents des abattoirs connaissent des taux plus élevés d’arrestation et notamment d’arrestation pour crimes violents, viols et attaques sexuelles que les zones qui n’en sont pas dotés. Les auteurs en concluent qu’il semble y avoir un lien de causalité, et nomment cela “l’effet Sinclair” : la présence des abattoirs serait à l’origine d’une violence unique.
  • Environ 80 études ont été analysées par le Pr Jean-Paul Richier et mettent en évidence des corrélations entre :
    • La maltraitance d’une femme par son partenaire et la maltraitance d’animaux familiers par le partenaire.
    • La maltraitance d’une femme par son partenaire et la maltraitance d’animaux familiers par les enfants.
    • La maltraitance d’un enfant et la maltraitance d’animaux par les adultes dans le foyer.
    • La maltraitance d’un enfant, dont les abus sexuels, et la maltraitance d’animaux par les enfants eux-mêmes.
    • Le fait de maltraiter des animaux, et le fait d’être soit victime, soit surtout auteur de harcèlement envers d’autres enfants ou d’autres adolescents.
  • Selon Laurent Bègue, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Grenoble, plusieurs études confirment le fait qu’un individu ayant été cruel envers les animaux au cours de son enfance présente des risques accrus d’être violent envers ses pairs. Une relation réciproque est également établie : les délinquants violents ont souvent commis des actes de cruauté envers les animaux au cours de leur enfance.
  • Dans deux cas d’études, menées par la Humane Society of the United States, environ un tiers des familles victimes de violences domestiques recenseraient au moins un enfant ayant blessé ou tué un animal.
  • En 1988, dans une enquête sur les tueurs en série, la plus importante jamais tenue à ce jour, 36 pour cent des maniaques violeurs avaient commis des actes cruels envers les animaux dans l’enfance, contre 46 % à l’adolescence et 36 % à l’âge adulte.
  • Le département de Police de Chicago a mené une enquête de 2001 à 2004 et, après avoir examiné 322 cas d’emprisonnement pour cruauté envers les animaux, a atteint la conclusion suivante : 62 % des individus arrêtés étaient soupçonnés d’avoir commis d’autres crimes (des meurtres), 80 pour cent avaient été arrêtés à plusieurs reprises, 70 pour cent étaient suspectés d’avoir trafiqué de la drogue et 65 pour cent avaient commis d’autres actes de violence. Vingt-sept pour cent d’entre eux avaient été jugés pour des accusations de port d’arme à feu, treize pour cent avaient commis des crimes de viol, et 59 % étaient soupçonnés d’appartenir à un gang.

Conclusion ?

Si les questions de la causalité (quelle violence cause laquelle?) et des mécanismes à l’œuvre méritent encore d’être approfondies, ces études semblent faire pencher la balance en faveur de l’existence d’un lien entre la cruauté envers les animaux et la violence humaine. Ce lien est de nature à renforcer l’argument visant à promulguer des lois contre la violence exercée à l’encontre des animaux, quelle que soit sa finalité.

Sources  :

Joël LEQUESNE, L’empathie à l’épreuve du spécisme : quels choix pour l’enfant ?,  p. 3-5

Thomas LEPELTIER, Mépris des animaux et racisme : une même logique, Sciences Humaines N°247 – avril 2013

Kimeberly COSTELLO et Gordon HODSON, Explaining dehumanization among children: The interspecies model of prejudice, British Journal of Social Psychology, 2012

Amy J. FITZGERALD, Linda KALOF et Thomas DIETZ, An Empirical Analysis of the Spillover From “The Jungle” Into the Surrounding Community, 2009

Jean-Paul RICHIER, D’une violence à l’autre, que disent les études ? Colloque sur la violence infantile du 15 mars 2013 au Centre de Congrès d’Aix-En-Provence
Laurent BÈGUE, De la cruauté envers les animaux à la violence, Cerveau & Psycho, novembre-décembre 2013

Humane Society of the United States Animal Cruelty and Family Violence: Making the Connection, 2010

Ressler et al., Sexual Homicide: Patterns and Motives (Massachusetts, Lexington Books 1988)

Chicago Police Department Statistical Summary of Offenders Charged with Crimes against Companion Animals, July 2001-July 2004, Chicago Police Department (Illinois 2008).

http://aaanimal.com/etudes-sur-la-correlation-entre-la-violence-violence-animale-et-humaine/

 

Le véganisme est un phénomène sectaire — Argumentum ad secta

Quand un individu révèle ou partage ses opinions antispécistes (en faveur de l’égale considération des intérêts des êtres sensibles), il n’est pas rare qu’on lui demande s’il fait partie d’une secte. D’ailleurs, dans certains cas, on ne lui demande même pas : on l’affirme.

Cette réaction relève souvent d’une stratégie qui consiste à présenter la position antispéciste de façon volontairement erronée. Il s’agit de créer un argument épouvantail facilement réfutable puis de l’attribuer à son opposant. On appelle cela le sophisme de l’épouvantail.

“Il est incohérent de se baser sur le critère de l’espèce à laquelle appartient un animal pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.

– Quel discours sectaire !”

Le propos est généralement teinté de mauvaise foi et se caractérise par un fait notable : il ne s’accompagne ni d’une volonté d’expliquer sa position, ni d’entrer dans un débat rationnel et argumenté.

On ne saura donc pas ce qu’est une secte (quelles en sont les caractéristiques précises ?), ni dans quelle mesure le discours antispéciste relève d’un phénomène sectaire.

En d’autres termes, une fois que la thèse adverse a été connotée de façon péjorative (“tu fais partie d’une secte !”), le tour est joué : on n’a pas besoin d’apporter de justification sur le fond. Avoir qualifié la thèse adverse de sectaire permet de s’extraire du débat.

Sous-genre de l’argumentum ad odium,  l’argumentum ad secta peut avoir un nom rien que pour lui tant il est courant dans les échanges sur les thèmes aussi épineux que les questions d’éthique animale.

Le principal problème que l’argumentum ad secta pose, c’est qu’il implique de faire l’économie d’une analyse sérieuse et rationnelle du phénomène abordé. Lançant son argument de manière réflexe, l’individu qui crie à la secte ne cherche pas à savoir si le propos en question relève effectivement d’un discours sectaire potentiellement dangereux ou non.

Ainsi, il risquerait de faire du tort (en les décrédibilisant) à ceux qui pointeraient sincèrement les dérives de certains mouvements. Et des dérives, il peut toujours y en avoir. C’est pourquoi un mouvement constructif se doit de rester alerte sur ces questions et de s’ouvrir à la critique argumentée. Mais si les critiques sont majoritairement fallacieuses et reposent sur des assimilations infondées avec des mouvances dangereuses, alors il n’est pas possible de les prendre en compte : le débat n’avance donc pas et le mouvement pourrait bien être conforté dans l’idée qu’il a raison.

Dans notre exemple, une fois la mauvaise critique invalidée, les antispécistes pourraient être confortés dans l’idée qu’ils ont raison de ne pas placer les intérêts de l’espèce humaine avant ceux de toutes les autres. Ce résultat  n’est sans doute pas recherché par celui qui émet la pseudo-critique qu’est l’argumentum ad secta,  mais il se pourrait bien qu’il en soit la conséquence implacable.

Finalement,  l’argumentum ad secta risque fort d’avoir un effet contre-productif. A consommer avec… argumentation !

Herlock Sholmes

Plus d’informations :

Comment reconnaître une secte : https://www.info-sectes.org/pages/secte.htm

L’antispécisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antisp%C3%A9cisme

Des cours de psychologie sociale sur les dérives sectaires : https://cortecs.org/cours/psychologie-sociale-derives-sectaires-utilisation-de-celebres-experiences-de-psychologie-sociale/