Analyse des préjugés et des stéréotypes – psychologie sociale

préjugés

Extrait de l’ouvrage « La psychologie sociale » de Gustave-Nicholas Fischer, 1997, p. 207-208 :

« Plusieurs aspects complémentaires doivent être retenus dans l’analyse des préjugés et des stéréotypes : les facteurs qui les déterminent, leur genèse et leur fonction.

Facteurs

Trois types de facteurs principaux déterminent stéréotypes et préjugés : des facteurs psychosociaux, affectifs et cognitifs. Tout d’abord, parmi les facteurs psychosociaux, deux jouent de façon particulière : ce sont les différences sociales s’exprimant toujours sur un fond d’inégalité et la conformité. De nombreux exemples montrent que les différences sociales donnent lieu à des préjugés dans le sens où les membres appartenant à des groupes au bas de l’échelle sociale ont tendance à être évalués par des traits de comportement qui justifient leur position d’infériorité. De ce point de vue, nombre de préjugés non seulement légitiment une structure sociale inégalitaire, mais ont également un impact sur le comportement des personnes visées, comme nous l’avons vu plus haut.

Un autre facteur psychosocial est celui de la conformité. Des recherches ont montré que ce sont les gens qui se conformaient le plus aux normes sociales qui étaient également ceux qui avaient le plus tendance à avoir des préjugés envers autrui. Par ailleurs, on a observé que la conformité constituait un système de maintien de nombreux préjugés dans la mesure où elle est relayée par des instances comme l’école, les institutions sociales, dont l’un des rôles est de renforcer les attitudes culturelles dominantes.

Un deuxième type de facteurs sont les facteurs affectifs parmi lesquels on retiendra la frustration et le sentiment d’être différent. Une frustration peut être à la source de préjugés, comme l’a montré une expérience (Miller et Bugelski, 1948). On a demandé à des jeunes travaillant dans une colonie de vacances de donner leur opinion sur les Japonais et les Mexicains, et ceci dans deux conditions distinctes : dans la première, ils avaient une journée de congé qu’ils ont prise; dans la seconde, ils avaient une journée de congé qu’on leur a refusée pour leur faire subir des tests. Les résultats montrent que dans la deuxième condition, les jeunes qui se sont sentis frustrés par la privation de leur congé ont exprimé davantage de préjugés envers les Japonais et les Mexicains. Dans le même ordre d’idées, d’autres travaux ont permis de constater qu’une expérience désagréable et humiliante a tendance à développer davantage de préjugés envers un groupe inférieur.

Un troisième type de facteurs sont les facteurs cognitifs parmi lesquels on peut retenir tous les éléments conduisant à des inférences erronées. Ainsi les illusions de corrélation conduisent à établir un lien qui n’existe pas vraiment entre deux variables, comme, par exemple, l’amabilité et le sexe; on a par exemple montré que si nous prêtons attention à des situations particulières, telles que le comportement indésirable d’une personne appartenant à un groupe minoritaire, nous aurons d’autant plus tendance à avoir des préjugés envers ce groupe (Hamilton et Gifford, 1976). Si, par contre, on se trouve exceptionnellement confronté à une information qui va dans le sens opposé de nos stéréotypes, dans ce cas nous somme peu enclins à les modifier.

Un autre élément cognitif a été mis en évidence, à savoir que certains préjugés et stéréotypes peuvent influencer notre jugement sur une personne, sans que nous n’en ayons vraiment conscience et cela même si n’y adhérons pas. […] Les chercheurs ont expliqué ce phénomène notamment par la sociabilisation qui facilite l’apprentissage des préjugés et stéréotypes en tant que forme de connaissance utilisée ultérieurement au cours de la vie et souvent à notre insu.

Une étude illustre ce processus de construction de stéréotypes en montrant comment s’y opère le lien entre appartenance à une classe sociale et stéréotypes raciaux (Bayton, Mc Alister, Hammer, 1956). On a présenté à des étudiants noirs et blancs une liste de 85 traits tels que intelligent, ordonné, paresseux, etc., et on leur a demandé de noter ceux qui caractérisaient à la fois les Noirs et les Blancs des classes inférieures et supérieures aux Etats-Unis. Il ressort de cette étude deux types de stéréotypes : ceux que les étudiants ont formé en considérant les caractéristiques des individus liées à leur appartenance sociale et ceux qu’ils ont formé en considérant celles liées à leur appartenance ethnique; mais dans ces deux types de stéréotypes, ceux relatifs aux différences de classes ont été plus importants que ceux relatifs à la race. Ce résultat a été interprété par le fait que le processus de catégorisation sociale en œuvre chez ces étudiants avait retenu la classe sociale comme un élément plus déterminant que celui de race pour caractériser les membres d’un groupe, et de ce fait, ils ont retenu, pour caractériser les Noirs, les traits qui étaient en quelque sorte le vecteur de la création des stéréotypes négatifs à l’égard des Noirs. De quelle façon ? Simplement en retenant les traits attribués aux Noirs de la classe inférieure; ce sont eux qui représentent le cadre de référence pour la création de stéréotypes des Blancs envers les Noirs, en général.

En conséquence, lorsqu’on demande à des Blancs quels sont les traits qui caractérisent les Noirs (sans référence à la classe sociale), ils se réfèrent en réalité aux Noirs de la classe inférieure pour attribuer ces traits aux Noirs en général.

Un autre facteur qui joue dans la construction des stéréotypes, c’est la dimension évaluative; le stéréotype n’est pas seulement une simplification, il est un jugement social sur autrui qui repose sur deux éléments complémentaires : – le premier, c’est l’attitude ethnocentrique; elle montre que l’élaboration des stéréotypes s’effectue en fonction de son propre groupe d’appartenance considéré comme le centre du monde et donc comme cadre de référence universel à partir duquel on évalue les autres groupes; on peut l’exprimer de façon plus triviale en disant qu’on considère les autres en se prenant toujours pour le nombril du monde; – l’autre élément, c’est le fait que le stéréotype trouve sa traduction dans des comportements négatifs à l’égard des personnes qui sont de notre part l’objet des stéréotypes; il s’agit dans ce cas de discrimination, c’est-à-dire d’une façon de traiter autrui en le dévalorisant, voire en le méprisant. »

 

 

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