La construction sociale de l’objectivité – psychologie sociale

image

Extrait du livre de Gustave-Nicolas Fischer, La psychologie sociale, 1997, p-137-138 :

“Comment interpréter les diverses expressions de la conformité sociale ? […] La construction sociale de l’objectivité : notre jugement sur autrui et sur nous-mêmes se construit à partir des croyances qui, à leur tour, sont déterminées par les normes dominantes. Nous avons vu que la validation de nos jugements s’opère à travers la comparaison de nos opinions avec celles d’autrui et particulièrement l’opinion majoritaire.

Cette validation devient vraie, c’est-à-dire “objective” si elle est confirmée par la majorité; autrement dit, si elle est l’objet d’un consensus social et non d’une vérité objective. Plus précisément, c’est le consensus qui devient la base de la vérité sociale; celui qui se conforme est par conséquent dans le vrai; il a raison socialement car il est en accord avec la façon de faire de tout le monde; la conformité devient ainsi un critère d’objectivité.

Si, comme nous l’avons vu dans l’expérience d’Asch, cette objectivité est erronée, elle n’en est pas moins efficace socialement puisque c’est elle qui va déterminer le comportement de conformité. A travers cet aspect de l’influence sociale, la conformité apparaît également comme un processus à travers lequel les individus se rallient à des positions qui peuvent être dénuées de tout fondement objectif. Là réside également la force des normes sociales, tout comme l’illusion sur laquelle reposent nos conduites, mais, du point de vue social, peu importe l’illusion, pourvu qu’il y ait conformité. “

L’action des minorités – psychologie sociale

mino

 

Extrait de “La psychologie sociale”, de Gustave-Nicholas Fischer, p. 152-156 :

“Les conditions dans lesquelles l’influence minoritaire va pouvoir s’exercer sont précisément liées à la manière dont le conflit va émerger et dont il va être géré par la minorité. Car une position minoritaire met en question le consensus souvent fallacieux sur un certain nombre de problèmes. Le fait d’exprimer ses propres points de vue, son désaccord en tant que minoritaire crée ainsi des situations conflictuelles. C’est dans la manière de gérer ce conflit que l’action minoritaire apparaît comme efficiente; celle-ci se réalise notamment par l’affirmation d’un style de comportement tout à fait spécifique qu’on a appelé le style de comportement minoritaire. Paicheler l’a défini comme “une organisation d’actions caractérisées par l’opportunité et l’intensité de leur expression; ces styles sont codifiés de telle sorte qu’ils sont porteurs d’une signification accessible à tous et qu’ils suscitent de ce fait une réaction appropriée”.

Un des aspects du style comportemental minoritaire est la consistance, c’est-à-dire le refus de changer sa position et la fermeté que l’on manifeste à travers des comportements répétitifs par rapport à une question. C’est dans ce comportement consistant que réside une forme d’influence minoritaire; elle a été vérifiée au cours de plusieurs expériences; elles ont montré que lorsqu’un sujet minoritaire manifestait une préférence constante sur un problème déterminé, ce type de comportement induit les membres du groupe majoritaire à adopter sa réponse, même dans le cas où elle s’accompagne d’un changement de la norme implicite du groupe (Faucheux et Moscovici, 1967). De manière plus générale, on a observé que des minorités pouvaient amener des majorités à adopter leurs points de vue si elles ont une position constante sur une question, sans pour autant être rigide ou dogmatique. Comme l’ont montré d’autres travaux, ce type de minorités est perçu comme ayant plus de confiance en soi et le cas échéant, plus de compétence que la majorités (Maas et Clark, 1984).

Un autre aspect du style de comportement minoritaire est l’expression et l’affirmation de son indépendance, c’est-à-dire une manière personnelle de réagir et de juger les situations suivant ses propres critères ainsi qu’une attitude objective susceptible de considérer les divers éléments d’une situation, sans apparaître comme partisan. Des résultats d’expérience ont montré qu’une minorité qui défend, par exemple, une cause pour laquelle elle ne semblait pas avoir d’intérêt personnel, avait davantage d’influence sur la majorité; ceci a été notamment observé dans des situations où des hommes et des femmes défendaient le droit à l’avortement, tantôt il s’agissait d’une femme défendant ce droit devant un groupe majoritaire d’hommes, tantôt il s’agissait d’un homme devant un groupe majoritaire de femmes; il est apparu que ce sont les sujets masculins qui ont été davantage influencé par un homme que par une femme.

Un autre type de recherche a montré que l’influence minoritaire pouvait déboucher sur une intériorisation, c’est-à-dire un changement d’attitude intime de la majorité ; au cours d’une expérience, des groupes de sujets lisaient un texte présentant le compte rendu d’un débat sur le droit des homosexuels, auquel avaient participé cinq étudiants. Plusieurs situations furent crées; tout d’abord, dans tous les cas, quatre des étudiants participant au débat avaient adopté un point de vue et un minoritaire en avait défendu un autre; dans d’autres cas, la majorité était favorable au droit des homosexuels et la minorité contre; enfin, dans une dernière situation, les positions de la majorité et de la minorité étaient inversées par rapport aux précédentes; chaque expérience comportait deux phases, une phase d’évaluation orale après la lecture du texte et une autre, écrite ultérieurement. Les résultats montrent qu’après la lecture du texte les sujets exprimaient publiquement un accord avec le point de vue majoritaire, qu’il soit favorable ou défavorable aux homosexuels; en revanche, les évaluations écrites faisaient apparaître que les opinions s’étaient déplacées vers la position minoritaire (Maas et Clark, 1984). Ces résultats mettent l’accent sur une des caractéristiques de l’influence minoritaire : alors que les influences majoritaires tendent à se traduire en termes de soumission, consensus public, opposés à une indépendance privée, l’influence minoritaire se traduit davantage en termes d’intériorisation, c’est-à-dire de changements qui rallient la conviction profonde des sujets et introduisent de ce fait une véritable innovation.

Dans ce chapitre, l’influence est apparue comme un phénomène social essentiel ; nous avons observé que la société, c’est de l’influence et par conséquent qu’une connaissance des phénomènes sociaux implique une étude de l’influence. Celle-ci a des visages multiformes dont le plus symptomatique est celui qui s’efface dans son expression même pour prendre la figure de notre adaptation au monde social. L’attention accordée à l’influence en psychologie sociale permet ainsi de mesure l’emprise du social sur chacun d’entre nous et notamment à travers la conformité aux normes. Le phénomène de l’influence montre comment la vie sociale s’organise à partir de lui et se diffuse en quelque sorte dans les comportements, les opinions et les attitudes. Par ailleurs, nous avons observé qu’à tous les niveaux, dans tous les domaines de la vie sociale, des individus, des groupes, des institutions mettent en oeuvre des moyens variés pour obtenir des gens qu’ils changent leurs opinions et leurs comportements dans le sens attendu par ceux qui disposent de tels moyens; il peut s’agir de stratégie de persuasion qui incitent, à travers des arguments qui se veulent convaincants, à changer de comportement; d’autres moyens ont davantage recours à la force légitime représentée par l’autorité pour contraindre les gens à la soumission ; d’autres reposent sur la manipulation et consistent à exercer une influence plus sournoise qui masque sa véritable nature, sans recours à la pression, faisant croire que l’individu choisirait librement ce qu’on lui demande.

Enfin, à travers l’influence, nous avons remarqué que ceux qui dans le contexte social ne disposent pas de moyens d’influences reconnus exercent néanmoins une influence réelle sur l’opinion de la majorité à condition qu’ils expriment un type de comportement ferme et cohérent.

Pour terminer, insistons sur le fait que, dans bon nombre de situations, l’influence se caractérise par sa banalité : la banalité de l’influence, c’est ce qui la rend si normale et qui fait aussi son efficacité; on mesure sa force dans les petits événements de la vie quotidienne lorsque les individus transgressent, par exemple, des normes apparemment sans importance. Mais c’est cette banalité-là de l’influence qui est aussi à l’oeuvre lorsque les figures d’autorité demandent ou imposent la soumission ; les expériences de Milgram, mais surtout l’histoire du XXè siècle, nous montrent jusqu’où peut aller cette soumission dans la mesure précisément où elle se transforme en une banalité. “

Le véganisme est un phénomène sectaire — Argumentum ad secta

Quand un individu révèle ou partage ses opinions antispécistes (en faveur de l’égale considération des intérêts des êtres sensibles), il n’est pas rare qu’on lui demande s’il fait partie d’une secte. D’ailleurs, dans certains cas, on ne lui demande même pas : on l’affirme.

Cette réaction relève souvent d’une stratégie qui consiste à présenter la position antispéciste de façon volontairement erronée. Il s’agit de créer un argument épouvantail facilement réfutable puis de l’attribuer à son opposant. On appelle cela le sophisme de l’épouvantail.

“Il est incohérent de se baser sur le critère de l’espèce à laquelle appartient un animal pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.

– Quel discours sectaire !”

Le propos est généralement teinté de mauvaise foi et se caractérise par un fait notable : il ne s’accompagne ni d’une volonté d’expliquer sa position, ni d’entrer dans un débat rationnel et argumenté.

On ne saura donc pas ce qu’est une secte (quelles en sont les caractéristiques précises ?), ni dans quelle mesure le discours antispéciste relève d’un phénomène sectaire.

En d’autres termes, une fois que la thèse adverse a été connotée de façon péjorative (“tu fais partie d’une secte !”), le tour est joué : on n’a pas besoin d’apporter de justification sur le fond. Avoir qualifié la thèse adverse de sectaire permet de s’extraire du débat.

Sous-genre de l’argumentum ad odium,  l’argumentum ad secta peut avoir un nom rien que pour lui tant il est courant dans les échanges sur les thèmes aussi épineux que les questions d’éthique animale.

Le principal problème que l’argumentum ad secta pose, c’est qu’il implique de faire l’économie d’une analyse sérieuse et rationnelle du phénomène abordé. Lançant son argument de manière réflexe, l’individu qui crie à la secte ne cherche pas à savoir si le propos en question relève effectivement d’un discours sectaire potentiellement dangereux ou non.

Ainsi, il risquerait de faire du tort (en les décrédibilisant) à ceux qui pointeraient sincèrement les dérives de certains mouvements. Et des dérives, il peut toujours y en avoir. C’est pourquoi un mouvement constructif se doit de rester alerte sur ces questions et de s’ouvrir à la critique argumentée. Mais si les critiques sont majoritairement fallacieuses et reposent sur des assimilations infondées avec des mouvances dangereuses, alors il n’est pas possible de les prendre en compte : le débat n’avance donc pas et le mouvement pourrait bien être conforté dans l’idée qu’il a raison.

Dans notre exemple, une fois la mauvaise critique invalidée, les antispécistes pourraient être confortés dans l’idée qu’ils ont raison de ne pas placer les intérêts de l’espèce humaine avant ceux de toutes les autres. Ce résultat  n’est sans doute pas recherché par celui qui émet la pseudo-critique qu’est l’argumentum ad secta,  mais il se pourrait bien qu’il en soit la conséquence implacable.

Finalement,  l’argumentum ad secta risque fort d’avoir un effet contre-productif. A consommer avec… argumentation !

Herlock Sholmes

Plus d’informations :

Comment reconnaître une secte : https://www.info-sectes.org/pages/secte.htm

L’antispécisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antisp%C3%A9cisme

Des cours de psychologie sociale sur les dérives sectaires : https://cortecs.org/cours/psychologie-sociale-derives-sectaires-utilisation-de-celebres-experiences-de-psychologie-sociale/