L’inconnue du métro

Les portent s’ouvrent. Je saisis rapidement la place que j’ai repérée avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Je suis désormais confortablement assis, mais c’est bruyant. Nous sommes abasourdis par le grincement des roues de fer qui cognent les rails. Le vacarme étouffe presque la voix de l’homme qui répète un discours que je connais trop bien. Ce dernier n’a plus de dents. Il doit avoir trente ans. Durant sa traversée désespérée du long couloir, il me tend la main. Je le regarde dans les yeux. Je n’ai rien à lui donner. Je ferme les miens.

La femme assise en face de moi fait manifestement de même. Elle a l’air de réprimer des émotions. Mais lesquelles, je n’en sais rien. Elle oriente son regard vers la vitre. Comme si cela faisait qu’elle ne verrait pas. Une larme coule de ses yeux. Elle tient un recueil de poèmes entre ses mains. Elle a l’air sensible. Ses mains et son cahier sont désormais trempés.

Une autre voix fantomatique se fait entendre. Le cri cinglant de la ferraille l’étouffe encore, mais c’est peut-être mieux, car de toute manière, personne ne l’aurait entendue. A part la douce inconnue dont je croise fugacement le regard, peut-être. Celle-ci se mord désormais les lèvres, rabat sa main sur sa chevelure entropique, regarde frénétiquement son écran désuet, sort encore un bouquin de son sac, puis referme ses yeux. Pourquoi s’agite-t-elle autant ? Elle semble vraiment tracassée. C’est touchant.

Bien sûr, c’est ma vision périphérique qui me permet de voir tout cela. Moi, je fixe un siège vide. C’est qu’ils sont nombreux, même quand le métro est plein. Si je donne à penser le contraire par mon visage figé, je suis entièrement présent à la situation. Secrètement, silencieusement, je la soutiens.

Voilà que je dévie du regard. Elle aussi. Un bref croisement, à nouveau. L’établissement de toute interaction supplémentaire serait inopportun. Et puis, il est déjà temps de sortir, le terminus est atteint.

Tout en se levant, mon amie cache sa fameuse chevelure sous un foulard couleur d’or, qu’elle recouvrera soigneusement de sa capuche. Quelle grâce.

Maintenant que nous sommes à quai, déjà quelques mètres nous séparent. Il est temps pour moi de gravir mécaniquement les 13 marches menant à la sortie du métro. Je passe les portes métalliques — encore hors service — dont l’hostilité me ramène froidement à la réalité. Je tourne la tête. Je ne vois rien. Elle n’est plus là.

Quoi qu’il en soit, il me faut quitter les murs de la station. Je m’y hâte, et déjà suis-je dehors. J’emprunte comme à mon habitude le chemin — situé près du périphérique — qui me permet de rejoindre mon immeuble. Attiré par la lumière que produisent les phares des voitures qui défilent à toute allure, je décide de me retourner une dernière fois.

A cet instant, je crois apercevoir, le long de la route, une silhouette aux reflets dorés qui s’éloigne calmement dans la nuit.

C’est peut-être elle.

Je n’en saurai jamais rien.

Colorful lights in bokeh against a black background

 

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