Numérique et respect de l’autre

Avant-propos

Ce texte traite de notre rapport aux êtres humains, et notamment du respect des individus sous une forme peu évidente : l’attention. A mon sens, celui ou celle qui cherche à suivre un mode de vie éthique peut difficilement contourner cette question, compte tenu de l’omniprésence du numérique et de sa capacité à absorber notre attention, bien souvent au détriment d’une relation authentique à l’autre.

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Sommes-nous bien là ?

Il y a des situations dont on aimerait ne pas saisir la portée. C’est souvent ce que je me dis lorsque je regarde autour de moi. Ce qui m’a frappé jusqu’à présent, c’était la facilité avec laquelle les gens peuvent manger des êtres sensibles tout en exprimant de la joie. Comme si un court instant de plaisir valait la mise à mort d’individus sentients, dans des conditions où toute dignité leur est ôtée. Il y a, je le disais, des choses comme ça qui vous frappent. Plus précisément, elles font naître en vous un sentiment de l’absurde que vous ne souhaitez plus jamais rencontrer. Le fait est que parfois, celui-ci revient vous saisir dans des situations où vous ne l’attendez pas.

C’était il y a quelques semaines, en cours de Ressources Humaines. Le prof’ se tenait devant nous depuis deux heures, mais à bien y regarder, son cours n’avait cessé d’être interrompu. Rien de nouveau, pourrait-on penser : les étudiants bavards, c’est aussi vieux que l’école. Sauf que… cette fois-ci, personne n’avait parlé. Ce n’était pas le bruit qui avait perturbé le cours de M. Dupont, mais son absence. Muets, les yeux rivés sur leurs écrans, les étudiants erraient avec un contentement apparent sur les réseaux sociaux, comme si leur raison d’être dans cette salle n’était pas, comme si le professeur n’avait jamais été là. Dans quelques tentatives désespérées, ce dernier lançait parfois : « c’est bon, je vous ai là, vous êtes avec moi ? »

Je n’ai pas assez de mots pour vous décrire le caractère misérable de ce que je voyais là sous mes yeux. Un mélange d’indifférence implacable et de mépris généralisé, couplé à l’impression que tout cela n’avait l’air de ne déranger que moi et le professeur qui s’était, je le crois, déjà résigné. C’est peut-être cela qu’on appelle la négation d’un individu. Ou plutôt, la double négation. Car celui qui la fait subir, absorbé qu’il est par son écran, n’est aussi que l’ombre de lui-même, une personne qui se tient physiquement à vos côtés mais dont l’attention est en proie à des forces qui le dépassent.

Evidemment, cette absence dans la présence n’a pas attendu le numérique pour exister : nous avons toujours eu des moments d’inattention, notre cerveau étant incapable de veiller en permanence. Il ne faut pas non plus penser que cette absence dans la présence est la seule trajectoire offerte par nos outils high-tech. En revanche, force est de constater que l’omniprésence des terminaux numériques dans nos espaces de vie accroît sensiblement les risques qu’elle advienne et que, progressivement, elle devienne notre façon d’être par défaut. 

Ainsi, plus que jamais l’attention s’apparente à une ressource en voie de disparition, et son accord, pourtant si simple, un privilège. Je pense que nous ne prenons pas encore la mesure des dégâts humains qu’un tel déclin peut provoquer. Personnellement, je vous confesse me sentir de plus en plus seul lorsque je suis avec des gens, dans la mesure où la profondeur et l’authenticité de nos discussions sont sans cesse compromises par le parasitage du numérique. Une notification par-ci, un appel par-là, un coup d’œil sur le fil d’actualité pour finir… tout ça me laisse l’impression que nous passons à côté de l’essentiel : être là, ensemble, ici et maintenant.

J’en sors toujours un peu désolé et insatisfait, comme si nous n’avions pas partagé pleinement les moments passés ensemble. Comme si ces moments avaient eux aussi été des consommables, qu’on avait pris et jetés selon notre bonne volonté, mais que rien n’en restera. Pour me consoler, je me dis que j’ai limité la casse en laissant mon portable sur mode avion. Mais rien n’y fait, je crois que peu de gens y voient une manière de respecter l’autre.

B. T. R.

 

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