Et si les militants n’étaient pas toujours les meilleurs défenseurs des causes ?

Beaucoup d’entre nous souhaitons voir advenir un monde meilleur. Certaines personnes y consacrent même leur vie : elles sont engagées dans des associations, participent à des campagnes, et se rendent à des manifestations – ce sont des militants.

Pour être moi-même concerné, je crois connaître la volonté première de chaque militant : gagner le combat. Ils y pensent chaque jour, souvent durant plusieurs heures. « Il faut que ça marche », murmure une voix dans leur tête. Cela n’a rien d’anormal : lorsque nous entreprenons quelque chose consciemment, nous souhaitons toujours que cela aboutisse — cela ne veut pas dire que nous mettons nécessairement en oeuvre les moyens adéquats. En cela, les militants ne sont pas si différents des entrepreneurs.

Au-delà de ce désir de réussir, ces deux types d’individus pourraient bien partager une autre caractéristique commune : la croyance selon laquelle leurs projets ne peuvent que réussir —  j’ai bien dit « pourraient », ce qui veut dire que ce propos ne s’applique pas à tous les entrepreneurs et les militants, mais que c’est un trait qui revient souvent. Votre ami super confiant qui a plaqué son boulot pour lancer son auto-entreprise n’est en cela pas si différent du militant persuadé que la campagne qu’il mène aboutira. Le problème de cet optimisme légèrement naïf, c’est qu’il favorise la prise de risque aveugle, détournant ainsi ces gens des points sur lesquels ils devraient être vigilants — vous êtes très probablement aussi concerné par ce phénomène, si vous pensez qu’en moyenne vous conduisez mieux que les autres et que vous êtes ainsi moins exposé aux risques que les autres conducteurs.  Généralement, cette surestimation de nos capacités à prospérer s’accompagne d’une autre croyance, selon laquelle nous sommes les seuls responsables de nos réussites (un peu comme quand après une partie de jeu, nous lançons le fameux : « j’ai gagné, je suis trop fort ! »).  Non seulement cette croyance est exagérée, dans la mesure où nous sommes rarement les seuls responsables de notre réussite; mais dans certains cas, elle pourrait être tout à fait fausse. Parfois, la réussite qui semble être la notre n’est en fait en rien liée à nos agissements. Il est d’ailleurs possible qu’elle soit le fruit de l’action de quelqu’un qui ne cherchait même pas à atteindre notre objectif.

L’anti-sérendipité — comment un individu lambda peut sans le vouloir mieux servir la cause du militant que le militant lui-même. 

A votre avis, qu’est-ce que le four à micro-ondes, la pénicilline, le Post-it, l’aspartame, ou encore le Viagra ont en commun ? Ce sont des découvertes et des inventions totalement inattendues, nées d’un concours de circonstances tout à fait fortuit, dans le cadre d’une recherche qui concernait… un autre sujet. Dans ces cas, on parle de sérendipité, le fait de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait », à la manière de Christophe Colomb cherchant la route de l’Ouest vers les Indes, et finissant par atterrir en Amérique. Maintenant, imaginez un autre cas de figure :  vous cherchez ardemment à atteindre quelque chose, ce quelque chose est effectivement atteint, mais non par vous : à la place, il est accompli par un acteur dont ce n’était pas le but, et dont on n’attendrait pas qu’il accomplisse ce but. Comment appeler ça ? Je propose l’anti-sérendipité. Avant d’en préciser davantage les modalités, je vous propose déjà un tableau permettant de bien comprendre les bases :

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Ce qu’il est vraiment important de comprendre dans le cas de l’anti-sérendipité, c’est que l’acteur qui trouve la chose n’est pas semblable à celui qui la cherche. Concrètement, lorsqu’un enquêteur recherche ardemment une dépouille mais qu’elle est finalement trouvée par un autre enquêteur, il n’y a pas anti-sérendipité. En revanche, si le cadavre est découvert par un enfant qui se balade sur Google Earth, du point de vue de l’enquêteur,  cela ressemble fortement à un cas d’anti-sérendipité.

Cependant, quelque chose manque au tableau : même dans ce dernier exemple, on ne comprend pas vraiment ce qui différencie la sérendipité de l’anti-sérendipité : en effet, on pourrait simplement dire qu’il s’agit d’un cas de sérendipité du point de vue de l’enfant, qui se balade sur Google Earth pour une raison X mais finit par trouver un cadavre.

D’où la nécessité de préciser la spécificité de l’anti-sérendipité : lorsqu’un acteur l’expérimente, il pense qu’il est auteur de la réussite qui est advenue, bien qu’elle résulte en fait de l’action d’un individu qui n’avait pas l’intention d’atteindre cette fin, ou d’un phénomène naturel hasardeux. Pour illustrer cela, imaginons un roi (appelons le Nagev) dont le royaume est assiégé. Un beau jour, alors que tout semble perdu, les attaquants s’en vont sans avoir laissé le royaume à feu et à sang. Le Nagev se félicite alors d’être parvenu à repousser l’ennemi grâce à sa stratégie militaire sans faille. Le hic, c’est que les ennemis ne sont pas partis en raison de la ténacité et de la forte résistance des soldats du royaume, mais parce que les victuailles commençaient à manquer et qu’ils devaient être de retour dans leur cité pour célébrer le mariage du fils de leur propre roi. En d’autres termes, Nagev s’enorgueillit d’une victoire qu’il croit sienne,  même s’il n’en est absolument pas responsable. Ce qu’il pense être une “victoire militaire” est simplement le résultat d’un concours de circonstances fortuit.

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Seulement, Nagev accorde beaucoup trop d’importance à ses propres caractéristiques (caractère, intentions, émotions, connaissances, opinions) pour prendre en compte les facteurs externes et situationnels (les faits) ayant concouru à ce qu’il considère être une réussite. Ce faisant, il commet une “erreur fondamentale d’attribution”, notion de psychologie qui constitue un élément central de l’anti-sérendipité. Une des explications les plus couramment avancées de ce biais psychologique est que nous avons tendance à prendre la personne pour principal point de référence, tandis que la situation serait sous estimée et vue comme un simple arrière-plan. Telle est une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité.

Le problème est que Nagev n’est pas le seul à commettre des erreurs fondamentales d’attribution. Revenons à nos personnages initiaux : les entrepreneurs et les militants. Parmi eux, les individus qui connaissent le succès — et donnent maintenant des conférences — sont plus susceptibles de vous parler des « stratégies pour réussir »  que du rôle plus ou moins important que le hasard et la chance ont pu jouer dans leur parcours. Pourtant, ces derniers occupent une place indéniable, si bien qu’ils ne peuvent pas être évoqués seulement lorsqu’il s’agit de justifier des échecs.  Ne pas les reconnaître, c’est presque avancer que seules les actions mises en place ont été déterminantes et que les reproduire donnera lieu à coup sûr à une victoire. Or dans certains cas, on peut douter du fait que les actions réalisées ont réellement permis d’obtenir ladite victoire. Au contraire, elles ont peut-être même eu un impact contre-productif — ce qui est surtout vrai pour les militants. Mais cela, vous l’entendrez rarement sortir de la bouche des individus concernés. Mieux vaut promouvoir des stratégies contre-productives que de remettre en cause son approche de l’action !

Pour rendre mes propos plus parlants, je vais vous partager ma récente participation à une action de sensibilisation au sort des animaux. Avec les membres d’une association, nous arpentions les rues de Paris pour distribuer des tracts aux gens. Aux côtés de deux ou trois militants sympathiques, je prenais parfois le temps de m’arrêter et de discuter avec les passants curieux pour leur expliquer notre démarche. Les échanges étaient majoritairement cordiaux et constructifs : j’éprouvais plutôt de la satisfaction. Hélas, celle-ci fût de courte durée. En me rapprochant du cortège, je pus entendre les messages que lançait au micro notre porte-parole, marchant près des terrasses de restaurants : “Nous tuons tous les jours trois millions d’animaux pour VOTRE PLAISIR GUSTATIF, POUR LE STEAK QUE VOUS MANGEZ MAINTENANT !”.

Après avoir entendu ça, je saignais littéralement des oreilles. Je voyais que les clients des restaurants étaient vraiment outrés d’entendre ce genre de propos. Certains, d’ailleurs, ne se privèrent pas de répondre par une flopée d’insultes. Si l’objectif de l’action était de sensibiliser les mangeurs de viande au sort des animaux, on était mal barrés. On a beau avoir prouvé par a + b que culpabiliser les gens n’est pas un bon moyen de faire changer leurs comportements (en bien), rien n’y fait : certains militants vouent encore un culte à cette approche. Le pire dans cette histoire, c’était l’inconscience collective de la contre-productivité du discours. On aurait du couper le micro à la porte-parole, pas l’applaudir. Dans ce cas précis, j’ai tendance à croire que le militant végane a moins d’impact positif pour les animaux que l‘agriculteur normand qui remplace le beurre par de l’huile de colza parce que ça lui coûte moins cher. Pourtant, c’est le premier qui se targuera d’être un défenseur actif des animaux. Il se pense être l’acteur majeur du changement, celui qui fait avancer les choses, sans voir qu’en fait il stationne, tourné dans la mauvaise direction, et que si le changement s’accélère, c’est grâce à un moteur tout à fait différent. Anti-sérendipité, quand tu nous tiens. 

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Le besoin d’intervention — mais pas que. 

Le problème majeur du fait de s’attribuer tout ce qui ressemble à une victoire, c’est donc de ne pas remettre en question des stratégies potentiellement inutiles ou contre-productives, et d’y recourir systématiquement, sans s’interroger sur leurs effets. En quelque sorte, certains individus ou collectifs ressentent le besoin systématique d’intervenir dans une situation, parce qu’ils pensent être indispensables au bon déroulement des choses. C’est parfaitement compréhensible, et même justifié dans une certaine mesure, notamment en ce qui concerne la défense des animaux : si nous ne faisons rien, ces derniers continueront d’être massacrés par milliards pour servir les intérêts humains.

Pour autant, une situation critique ne justifie ni l’emploi et la glorification de méthodes dont l’inefficacité est universellement reconnue — crier sur autrui, sous-entendre ou déclarer ouvertement qu’il est un salaud de carniste, etc.  ni le fait de foncer tête baissée sans s’interroger sur la pertinence de leurs actions. Mais il n’est pas facile d’éviter ça, puisqu’il est justement attendu des organisations militantes qu’elles agissent. Un sympathisant de la cause préférera généralement donner de l’argent à une association “qui agit contre vents et marrées”, plutôt qu’à une association qui s’abstient parfois d’agir parce qu’elle estime que c’est moins pertinent. Comme le dit Nassim Taleb dans son ouvrage Antifragile, « It’s much easier to sell “Look what I did for you” than “Look what I avoided for you”. » En d’autres termes, le risque que l’association agisse au détriment de son efficacité est potentiellement favorisé par la structure organisationnelle des organisations militantes, dont le financement repose sur la mise en place d’actions quelles qu’elles soient.

La condition originelle des organisations militantes favorise donc l’anti-sérendipité, puisqu’elle les invite à mettre en place des actions quitte à ce qu’elles ne soient d’aucune utilité et à s’attribuer des succès qui ne sont pas les leurs, faute de quoi ces organisations risqueraient de ne pas avoir les ressources nécessaires à leur survie.

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La préférence pour la neutralité, un cadeau pour l’anti-sérendipité 

Pourquoi, quand il s’agit de défendre leur cause, les militants sont-ils parfois détrônés par d’autres acteurs, même si ces derniers n’ont a priori rien à voir avec la cause en question ? Nous avons déjà évoqué un premier élément de réponse : la contre-productivité. Si un militant commet des actions-contreproductives, son apport à la cause est logiquement moindre que ceux dont l’apport est nul ou positif (si tant est qu’un apport nul existe, ce qui est discutable), ce augmente de fait son risque de rencontrer l’anti-sérendipité.

Mais il y a quelque chose de plus intéressant. Beaucoup plus, même. Ma réflexion a démarré il y a un an et demi. Je percevais déjà l’idée que parfois, paradoxalement, la personne qui semble être la mieux placée pour lutter contre un problème est en fait moins efficace que d’autres acteurs. L’intuition m’est venue en tombant par hasard sur une émission de télé où des stars appelaient au don pour une cause humanitaire. J’ai ensuite réalisé que les militants eux-mêmes font parfois appel à des chanteurs célèbres ou à des humoristes pour faire passer leur message vous souvenez-vous de l’enquête L214 présentée par Guillaume Meurice ? 

La raison du recours aux personnalités célèbres par les milieux militants semble évidente. Les stars sont généralement plus connues que les militants, ce qui leur permet de toucher davantage de gens qu’eux. En plus, une star parle à des gens qui n’ont pas toujours l’habitude d’être exposés aux idées militantes, d’où leur valeur-ajoutée.

Cela dit, la seule célébrité des stars n’épuise pas la question de leur avantage par rapport aux militants. En y regardant de plus près, il s’avère que ces derniers font l’objet de stéréotypes négatifs, tandis que les stars bénéficient généralement d’une image assez consensuelle  assez, j’ai dit. C’est comme si, par la catégorie à laquelle on l’identifie, le militant était passé de l’autre côté, il serait l’autre, différent de “nous-les-gens-ordinaires“, un individu marginal “déconnecté de la réalité“, volontiers naïf et culpabilisateur. Comment pourrait-on l’écouter !

Mais que lui vaut ce traitement aussi réducteur ?  Avant de poursuivre, j’aimerais préciser que je conçois parfaitement que les idées et les agissements de militants puissent faire l’objet de désaccords. Tout le monde ne partage pas les mêmes idéologies, et même lorsque c’est le cas, cela n’implique pas nécessairement un consensus sur les façons d’atteindre les objectifs communément partagés.  De même, force est de constater que certains militants ont effectivement des comportements de nature à alimenter ces stéréotypes négatifs. Mais pour moi, tout cela ne suffit pas à expliquer le rejet ou le mépris dont peuvent faire l’objet certains d’entre eux, surtout lorsqu’ils ne demandent rien à personne.

Peu importe ce qu’ils pensent, disent ou font exactement, les militants irritent. Rien que le fait d’évoquer le terme hérisse les cheveux de votre oncle de droite. Une des pistes d’explication de ce phénomène nous vient de la psychologie sociale :  comme l’a montré Tajfel grâce au paradigme des groupes minimaux, une simple catégorisation arbitraire « eux-nous », sans vrai enjeux, sans relation antérieure entre les groupes ou les individus suffit à déclencher des comportements visant à favoriser l’endogroupe, c’est-à-dire le groupe auquel on s’identifie. Dans notre cas, le simple fait de pouvoir distinguer « militants et non-militants » entraînerait une affiliation à l’un de ces deux groupes et la volonté de la favoriser par rapport à l’autre.

La seconde piste d’explication de la défiance envers les militants ne réside pas dans une théorie de l’identité sociale, mais dans un biais cognitif qui nous pousse à préférer les avis « neutres » par rapport aux avis engagés. Le militant, celui qui attaque un problème par la racine, exigeant par là même un changement radical de la société, se voit souvent qualifié de teneur d’une position « extrême », quand bien même celle-ci n’est pas déraisonnable. En cause, le biais du juste milieu,  cette tendance à croire que la vérité doit se trouver entre deux positions extrêmes. Bien que dans les faits, la position rationnelle sur un sujet se situe souvent entre deux extrêmes, cela ne peut être présumé sans tenir compte des preuves. Parfois, la position extrême est réellement la bonne, mais il arrive également que tout le spectre de la croyance soit faux, et dans ce cas la vérité existe dans une direction orthogonale qui n’a pas encore été considérée.

Le fait est que le militant n’a pas souvent le droit au bénéfice du doute. Sa position est trop radicale, et le militant étant l’incarnation même de cette position extrême, on répugne à l’écouter, même si l’on peut chérir les mêmes valeurs que cet individu. Cela permet de comprendre pourquoi il est des situations où le militant n’est pas le mieux placé pour défendre sa cause, bien que paradoxalement, il en connaisse le mieux les tenants et les aboutissants.

 

De l’intérêt de l’activisme furtif – wait before beating me

Cette méfiance envers les militants se fait ressentir lors de la conduite de campagnes associatives. C’est comme si l’enveloppe politisée par laquelle ils font passer leurs messages faisait fuir les responsables auxquels ils s’adressent. Je suis prêt à parier que si une classe de cinquième proposait le même type de recommandations que les leurs (proposer des alternatives 100% végétales dans les cantines scolaires, par exemple)leur projet ferait mouche et ils décrocheraient un trophée pour l’innovation écologique la plus ambitieuse de l’année à moins que le chef cuisinier de l’établissement soit du genre à s’afficher avec un t-shirt 100% viandard pour défendre ineptement ses privilèges. Le fait est que les militants ont perdu l’innocence de ces citoyens bien intentionnés. Ils font désormais partie d’organisations qui proposent des programmes politiques. “Ils ne sont plus comme nous, ils sont un peu trop radicaux”, entend-on bien souvent.

Comment éviter de se faire catégoriser de la sorte ? Notons que le problème n’étant pas tant la catégorisation en elle-même que l’indifférence à la parole du catégorisé qu’elle engendre. Si une organisation militante cherche à convaincre le grand public, j’ai tendance à croire qu’il est préférable qu’elle affiche clairement ses motivations et ses objectifs. Au moins, les gens qui adhèrent savent pourquoi ils adhèrent, et l’organisation n’a pas à craindre que ses “rangs” soient remplis de manière factice par des gens quelque peu indifférents.

En revanche, je suis un peu plus sceptique lorsqu’il s’agit de convaincre des décideurs publics afin de peser sur des décisions qui pourraient être bénéfiques à des causes. Il me semble à ce titre qu’insister sur des motivations consensuelles (disons la défense de l’environnement et de la santé humaine) afin de gagner en légitimité auprès de ses interlocuteurs, mais organiser des campagnes qui servent des causes plus clivantes (reprenons l’exemple de la défense des animaux) est plus prometteur. Je ne prétends pas qu’il s’agit là d’une vérité universellement valable, mais c’est en tout cas le fruit de mes observations. En politique, être audible, ça compte.

Si j’étais un dirigeant du secteur public (disons un directeur de restaurant administratif) et que l’Institut Mange Bien m’invitait à proposer des menus « plus sains et durables », je serais probablement plus enclin à collaborer que si j’étais joint par une « association antispéciste qui lutte contre l’exploitation et le meurtre des êtres sentients ».  Telle est la triste vérité : un objectif a beau être noble, on n’a pas forcément intérêt à le présenter dans son intégralité à son interlocuteur, surtout si c’est un décideur politique.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il faut revoir ses objectifs à la baisse, mais qu’on peut avoir intérêt à les présenter de façon à ce qu’ils intéressent davantage les décideurs publics. En d’autres termes, en ce qui concerne la question animale, il me semble qu’il est possible de servir l’abolitionnisme (en participant à la mise en place d’alternative végétaliennes dans la restauration collective, condition nécessaire mais non suffisante de l’arrêt de l’utilisation des animaux) sans le revendiquer ouvertement auprès des décideurs à qui l’on s’adresse. Pour autant, je ne pense pas que cela soit assimilable à du neo-welfarisme, l’approche promouvant des formes d’exploitation animale plus douces avec pour hypothèse de départ que ces petites avancées nous rapprochent de la fin de l’utilisation des animaux.

Cela dit, j’aimerais préciser que je ne me prononce pas en faveur de la même approche pour se présenter aux gens ou grand public. Tous les gens que je fréquente, même superficiellement, savent que je consomme végane et que mon objectif est la disparition de la viande au profit d’alternatives semblables mais éthiques et meilleures pour la planète. Lorsque je prends part à des campagnes associatives destinées au grand public, le message n’est jamais ambigu : il concerne les animaux et demande l’arrêt de leur utilisation, pas autre chose. Quand je mange avec des inconnus, je n’ai pas de mal à leur expliquer que je mange végétalien pour les animaux.

En revanche, comme vous l’avez peut-être compris en lisant les lignes précédentes, je ne me présente plus de manière identitaire (adieu le “je suis“), afin d’éviter de créer les conditions favorables au clivage “nous” versus “les autres”, lui-même générateur d’anti-sérendipité, puisqu’il me place dans une situation où mon message se fait moins entendre.

 

Le remède à l’anti-sérendipité

Nous avons dit plus haut qu’une des conditions d’apparition de l’anti-sérendipité de certains militants est la croyance en l’efficacité de leurs actions ne reposant pas sur des preuves — qui peut les pousser à adopter des stratégies sans se poser la question de leur pertinence. Ce phénomène est notamment enrichi par la tendance humaine à attribuer des mauvaises causes à des phénomènes, puisqu’elle invite certains militants à considérer que leurs agissements sont à l’origine de victoires, quand bien même il est permis d’en douter, compte tenu de la complexité du contexte dans lequel elles s’inscrivent généralement, et de l’absence de preuve manifeste, dans bien des cas.

Loin de considérer que le militantisme est nécessairement inefficace – au contraire, il est un élément central de la diffusion d’idées progressistes – et que tout militant se heurte à l’anti-sérendipité, je dis simplement que les militants s’exposent au risque d’être contre-productifs lorsqu’ils n’interrogent pas leurs stratégies et s’attribuent systématiquement des victoires sans interroger les faits.

Pour éviter d’être trompé par sa propre perception de la causalité des phénomènes, il me paraît important de veiller à garder en tête les quatre points suivants, mis en avant par François Simiand dans La causalité en histoire (1906) :

  • Définir en termes généraux l’effet précis proposé à l’explication : on éviterait le danger où celui qui explique s’adonne à des vues tellement générales qu’il tombe l’abstraction arbitraire et trop éloignée de la réalité. Par exemple, au lieu d’expliquer « la Révolution de 1848 », il s’agirait d’analyser « le renversement d’un gouvernement impopulaire par un petit groupe d’opposants ».
  • Toujours veiller à distinguer conditions et cause : ce n’est pas parce que je mets en place les conditions nécessaires d’un événement que je le cause. Exemple : ce n’est pas parce que je mets en place des menus sans viande dans une cantine que ses usagers s’arrêteront de manger de la viande. Pourtant, pour que le monde s’arrête de manger de la viande, il est nécessaire d’avoir des menus sans viande dans nos cantines.
  • Toujours expliciter l’antécédent immédiat : « du phénomène pris pour explication au phénomène à expliquer on saute par-dessus trop d’intermédiaires, non-aperçus ou en tout cas non-analysés », explique Simiand. Pour éviter cela, et donc tenter d’avoir une rapproche réelle de la cause d’un événement, il semble pertinent de chercher son ultime élément déclencheur.
  • Toujours à établir des propositions explicatives dont la réciproque soit vraie. En gros : “les mêmes causes produisent les mêmes effets”, et “le même effet provient probablement de la même cause”, la cause étant ici l’antécédent immédiat, et pas les conditions d’existence du phénomène (c’est très tentant de les confondre). Exemple : une loi d’interdiction de la viande aboutit à l’interdiction de la viande, l’interdiction de la viande est sûrement le fruit d’une loi visant à l’interdire.

En d’autres termes, il s’agit de se prêter à l’analyse rigoureuse du rapport entre causes et conséquences, afin d’avoir une vision moins faussée des impacts de nos actions, et d’identifier aux mieux ce qui permet vraiment de changer le monde.

Voilà de quoi éviter de se bercer d’illusions : qui trouve les bonnes causes défend le mieux la sienne.

Bertrand T. ROTH

 

 

N’hésitez pas à contre-argumenter mes observations et réflexions dans le calme et le respect. Je me ferais un plaisir d’échanger avec vous. 

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