Mais pourquoi ces gens brillants sont-ils parfois si stupides ?

LION
Un type comme Jean – laisser le copyright c’est badass, non ?

Aujourd’hui, je vais vous parler de mon collègue Jean. Je suis sûr qu’il vous rappellera quelqu’un. Voyons cela.

Jean a tout pour lui : une belle gueule, un cerveau qui marche, un CV en béton, un travail prestigieux, et – chose qui m’échappe – une relation amoureuse stable. Pour couronner le tout, il vient de devenir propriétaire d’un appartement en région parisienne, et ses parents ont déjà prévu de lui rendre visite pour faire des dîners en famille. Bref, chez Jean, tout va pour le mieux.

Au travail, ses collègues lui reconnaissent une capacité d’analyse et un sérieux remarquables. Prendre du recul, conceptualiser, venir à bout de problèmes complexes, être force de proposition : c’est un jeu d’enfant pour lui. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jean ne manifeste pas ces qualités en permanence. Dès qu’il sort du bureau, son intelligence laisse place à une bêtise sans nom. Le recul dont il fait habituellement preuve s’évapore : après 17h, Jean est sujet aux préjugés les plus absurdes. Ses réflexions profondes ? Envolées, elles aussi. Jean sort désormais des phrases toutes faites et a recours à des arguments absurdes. Ses erreurs de jugements sont maintenant manifestes. Comment cela est-il possible ? Le phénomène à l’œuvre ici s’appelle « domain-dependence » ou la dépendance au domaine. La brillance de Jean dépend avant tout du cadre dans lequel il réfléchit : peu ou prou, tout ce qui touche à son travail. Au-delà, l’intelligence de Jean est juste moyenne. Dans certains, elle peut même être inférieure à la moyenne.

Je me souviens d’une discussion à la cafétéria – tout ce que j’adore – où tout le monde m’interrogeait parce qu’il n’y avait pas de viande dans mon assiette. Jean était là. Après avoir entendu mes propos sur le fait qu’il n’était plus nécessaire de tuer et d’exploiter des animaux pour vivre – je l’avais dit de façon plus politiquement correcte, évidemment – , il prit la prole : « Réfléchis deux minutes : si l’on ne mange plus les animaux, ils vont servir à quoi alors ? ». Je ne sais pas s’il réalisait – ni s’il a réalisé depuis – l’irréflexion profonde au fondement de sa question. Comment pouvait-il ne pas envisager la possibilité qu’un animal puisse avoir un autre sort que celui de servir les êtres humains ? Comment lui qui avait étudié la philosophie en classe préparatoire aux grandes écoles, pouvait-il ne regarder des êtres sensibles que sous le prisme de l’utilité marchande ? La réponse : son intelligence est domaine-dépendante.

Même si dans ses dissertations de culture générale, Jean était capable de citer Le Gorgias de Platon pour expliquer que ce qui se fait dans la nature n’est pas nécessairement ce qui doit être et qu’il est ainsi nécessaire de légiférer pour que règne la justice dans la cité; dans la vraie vie, Jean se prend pour un lion chasseur de gazelles et invoque le « cycle naturel de la vie » pour justifier ses achats de viande au supermarché. Il n’a pas su transposer les réflexions théoriques qu’il trouvait pertinentes dans son expérience quotidienne. La philosophie, ce n’était qu’une matière pour réussir à un concours, rien de plus.

Comme je l’ai dit plus haut, il est très probable que Jean vous évoque quelqu’un. De mon côté, beaucoup de « penseurs médiatiques » me font penser à lui. Relativement doués pour réfléchir sur l’économie – relativement, j’insiste – , les sciences politiques ou la démographie, ils tombent dans les erreurs de raisonnement les plus basiques lorsqu’il s’expriment sur la condition animale. Les fameux “experts” sont donc à l’aise dans leur domaine de réflexion, mais dès qu’ils s’aventurent dans des domaines de pensée qu’ils n’ont pas encore explorés, leur capacité d’analyse s’effrite. C’est même vrai pour les “philosophes” : pas mauvais sur leurs sujets de prédilection, mais franchement limites lorsqu’ils quittent leur champ d’analyse. Domaine-dépendance, encore une fois.

Ici, le véritable problème n’est pas leur manque de connaissances sur des sujets qui dépassent leur périmètre de réflexion. Nous sommes humains, nous ne pouvons pas maîtriser tous les sujets, ni avoir des réflexions élaborées sur chacun d’entre eux. En revanche, rien ne nous oblige à donner notre avis sur une thématique qui nous échappe. Ainsi, le tort de ces experts est non seulement de vouloir donner un avis sur tout, mais également (et surtout) de ne pas recourir à la démarche critique qu’ils utilisent principalement dans leur champ habituel de réflexion. Faut-il leur jeter la pierre ? J’en doute. Nous avons tous, à un degré ou à un autre, une capacité à prendre du recul dont la variation dépend du sujet traité. Vous pouvez par exemple avoir une démarche assez critique lorsque vous abordez la question de l’orientation sexuelle : « ai-je des préjugés ? Correspondent-ils aux connaissances actuellement disponibles sur le sujet ? », mais être un peu plus catégorique quand il est question de genre : « on naît soit homme soit femme, un point c’est tout ». Dans le second cas, vous manquez très probablement de connaissances en la matière, mais de manière plus évidente, on peut dire que vous ne suivez pas une démarche critique en général. En fait, le problème est que vous pratiquez inconsciemment cette démarche critique, et seulement dans un périmètre intellectuel bien délimité. En d’autres termes, vous ne pensez pas votre pensée. Pas de panique, ça nous est tous arrivé. Mais comment sortir de ce piège et éviter d’y retomber ?

Lorsqu’il s’agit d’évaluer une idée, mettre à distance ses opinions, préjugés et croyances semble être un bon début. Avoir en tête les principaux biais cognitifs qui interviennent dans nos jugements aussi. Hélas, même si ce sont là de très bonnes précautions, je ne pense qu’il soit possible d’avoir inconditionnellement une intelligence domaine-indépendante.

Premièrement, comme le dit Daniel Kahneman dans Thinking Fast and Slow, la connaissance des biais cognitifs n’empêche pas d’y être soumis. Vous avez beau savoir que le cerveau préfère porter son attention sur les informations qui confirment ses opinions, ce n’est pas demain la veille que vous allez partir en quête de toutes les informations qui invalident votre opinion.

Ensuite, le quotient affectif des sujets de discussions est plus ou moins variable. Parler du « scrutin majoritaire binominal à deux tours » suscite peut-être moins d’émoi que, disons, la déforestation liée à la culture de l’huile de palme en Indonésie. Je parie que vous aurez probablement une opinion plus tranchée sur « ce qu’il faut faire » dans le cas de l’huile de palme, et une aptitude moindre à en discuter avec du recul. Pourtant, en vous penchant sur le sujet, vous réaliserez peut-être que le boycott n’est finalement pas une si bonne idée qu’il n’en avait l’air, compte tenu du rendement élevé de cette huile, dont les éventuelles remplaçantes exigent plus de surface cultivable – j’avais bien parié, non ? La règle qui se cache derrière cela est simple : plus la dimension affective d’une question de société est élevée, plus les réponses apportées à cette question seront tranchées, quasi-binaires. Cela s’explique par le fait que nos émotions sont des déterminants importants de nos jugements. Sur les sujets sensibles, elles prennent largement le dessus : faire un effort de veille critique devient alors le parcours du combattant. En disant cela, je ne sous-entends pas que la réflexion mène nécessairement à une conclusion opposée (et plus sage) à celle que l’on peut tirer dans un état émotif – au contraire. Je dis simplement que les sujets les plus polarisants sont, d’après moi, ceux sur lesquels il est le plus facile d’abandonner une démarche de réflexion et de juste compréhension des phénomènes.  Et c’est probablement pour cela que Jean s’identifie à la savane dès qu’il entend le mot « animal ».

Enfin, l’aptitude à rester critique dépend également du contexte dans lequel on se trouve. Si un malfaiteur me séquestre et me laisse choisir entre “lui donner tout mon argent” et “boire un liquide mortel”, la première question qui me viendra à l’esprit ne sera probablement pas : « la létalité de son liquide a-t-elle été testée en double aveugle et validée par les pairs ? » – le type de protocoles scientifiques qui servent à évaluer des affirmations et des hypothèses. Non, je me vois plutôt en train de paniquer : « sait-il que je suis fauché, et que je n’ai rien à lui donner ? ».  Si cet exemple est (un peu) extrême, reprenons le cas de nos amis les experts médiatiques. Même dans l’hypothèse où ceux-ci sont bons dans leur domaine de réflexion, le format de certains médias complique leur tâche de rester critique sur les sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Une émission axée sur l’actualité récente, où l’on mélange “intellectuels”, “politiques” et artistes” – chacun disposant d’un temps de parole limité – n’est probablement pas le meilleur endroit pour développer rigoureusement et prudemment des propos. Cela ne veut pas dire que c’est impossible, mais que ça demande beaucoup de contrôle de soi.

Finalement, la persistance des biais qui interviennent dans nos jugements (malgré notre connaissance de ceux-ci), notre tendance à manquer de recul par rapport à des sujets sensibles et les contraintes imposées par le contexte font qu’il est difficile de faire preuve d’esprit critique sur les sujets dont nous n’avons pas la maîtrise – et même sur ceux que nous connaissons bien. La domaine-indépendance de l’intelligence est par conséquent un idéal inatteignable, mais vers lequel il semble souhaitable de tendre pour penser plus librement. Dans cet esprit, questionner nos idées reçues et nos croyances, chercher à comprendre le point de vue de nos contradicteurs, mettre à distance nos émotions lors d’un débat (sans les nier), et privilégier les moyens d’expressions qui nous octroient le temps nécessaire au développement de nos idées sont des démarches qui vont dans le bon sens. Puisse la brillance de Jean lui permettre de comprendre cela et le faire sortir de la savane !

T. ROTH

 

 

 

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