Mais pourquoi ces gens brillants sont-ils parfois si stupides ?

LION
Un type comme Jean – laisser le copyright c’est badass, non ?

Aujourd’hui, je vais vous parler de mon collègue Jean. Je suis sûr qu’il vous rappellera quelqu’un. Voyons cela.

Jean a tout pour lui : une belle gueule, un cerveau qui marche, un CV en béton, un travail prestigieux, et – chose qui m’échappe – une relation amoureuse stable. Pour couronner le tout, il vient de devenir propriétaire d’un appartement en région parisienne, et ses parents ont déjà prévu de lui rendre visite pour faire des dîners en famille. Bref, chez Jean, tout va pour le mieux.

Au travail, ses collègues lui reconnaissent une capacité d’analyse et un sérieux remarquables. Prendre du recul, conceptualiser, venir à bout de problèmes complexes, être force de proposition : c’est un jeu d’enfant pour lui. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jean ne manifeste pas ces qualités en permanence. Dès qu’il sort du bureau, son intelligence laisse place à une bêtise sans nom. Le recul dont il fait habituellement preuve s’évapore : après 17h, Jean est sujet aux préjugés les plus absurdes. Ses réflexions profondes ? Envolées, elles aussi. Jean sort désormais des phrases toutes faites et a recours à des arguments absurdes. Ses erreurs de jugements sont maintenant manifestes. Comment cela est-il possible ? Le phénomène à l’œuvre ici s’appelle « domain-dependence » ou la dépendance au domaine. La brillance de Jean dépend avant tout du cadre dans lequel il réfléchit : peu ou prou, tout ce qui touche à son travail. Au-delà, l’intelligence de Jean est juste moyenne. Dans certains, elle peut même être inférieure à la moyenne.

Je me souviens d’une discussion à la cafétéria – tout ce que j’adore – où tout le monde m’interrogeait parce qu’il n’y avait pas de viande dans mon assiette. Jean était là. Après avoir entendu mes propos sur le fait qu’il n’était plus nécessaire de tuer et d’exploiter des animaux pour vivre – je l’avais dit de façon plus politiquement correcte, évidemment – , il prit la prole : « Réfléchis deux minutes : si l’on ne mange plus les animaux, ils vont servir à quoi alors ? ». Je ne sais pas s’il réalisait – ni s’il a réalisé depuis – l’irréflexion profonde au fondement de sa question. Comment pouvait-il ne pas envisager la possibilité qu’un animal puisse avoir un autre sort que celui de servir les êtres humains ? Comment lui qui avait étudié la philosophie en classe préparatoire aux grandes écoles, pouvait-il ne regarder des êtres sensibles que sous le prisme de l’utilité marchande ? La réponse : son intelligence est domaine-dépendante.

Même si dans ses dissertations de culture générale, Jean était capable de citer Le Gorgias de Platon pour expliquer que ce qui se fait dans la nature n’est pas nécessairement ce qui doit être et qu’il est ainsi nécessaire de légiférer pour que règne la justice dans la cité; dans la vraie vie, Jean se prend pour un lion chasseur de gazelles et invoque le « cycle naturel de la vie » pour justifier ses achats de viande au supermarché. Il n’a pas su transposer les réflexions théoriques qu’il trouvait pertinentes dans son expérience quotidienne. La philosophie, ce n’était qu’une matière pour réussir à un concours, rien de plus.

Comme je l’ai dit plus haut, il est très probable que Jean vous évoque quelqu’un. De mon côté, beaucoup de « penseurs médiatiques » me font penser à lui. Relativement doués pour réfléchir sur l’économie – relativement, j’insiste – , les sciences politiques ou la démographie, ils tombent dans les erreurs de raisonnement les plus basiques lorsqu’il s’expriment sur la condition animale. Les fameux “experts” sont donc à l’aise dans leur domaine de réflexion, mais dès qu’ils s’aventurent dans des domaines de pensée qu’ils n’ont pas encore explorés, leur capacité d’analyse s’effrite. C’est même vrai pour les “philosophes” : pas mauvais sur leurs sujets de prédilection, mais franchement limites lorsqu’ils quittent leur champ d’analyse. Domaine-dépendance, encore une fois.

Ici, le véritable problème n’est pas leur manque de connaissances sur des sujets qui dépassent leur périmètre de réflexion. Nous sommes humains, nous ne pouvons pas maîtriser tous les sujets, ni avoir des réflexions élaborées sur chacun d’entre eux. En revanche, rien ne nous oblige à donner notre avis sur une thématique qui nous échappe. Ainsi, le tort de ces experts est non seulement de vouloir donner un avis sur tout, mais également (et surtout) de ne pas recourir à la démarche critique qu’ils utilisent principalement dans leur champ habituel de réflexion. Faut-il leur jeter la pierre ? J’en doute. Nous avons tous, à un degré ou à un autre, une capacité à prendre du recul dont la variation dépend du sujet traité. Vous pouvez par exemple avoir une démarche assez critique lorsque vous abordez la question de l’orientation sexuelle : « ai-je des préjugés ? Correspondent-ils aux connaissances actuellement disponibles sur le sujet ? », mais être un peu plus catégorique quand il est question de genre : « on naît soit homme soit femme, un point c’est tout ». Dans le second cas, vous manquez très probablement de connaissances en la matière, mais de manière plus évidente, on peut dire que vous ne suivez pas une démarche critique en général. En fait, le problème est que vous pratiquez inconsciemment cette démarche critique, et seulement dans un périmètre intellectuel bien délimité. En d’autres termes, vous ne pensez pas votre pensée. Pas de panique, ça nous est tous arrivé. Mais comment sortir de ce piège et éviter d’y retomber ?

Lorsqu’il s’agit d’évaluer une idée, mettre à distance ses opinions, préjugés et croyances semble être un bon début. Avoir en tête les principaux biais cognitifs qui interviennent dans nos jugements aussi. Hélas, même si ce sont là de très bonnes précautions, je ne pense qu’il soit possible d’avoir inconditionnellement une intelligence domaine-indépendante.

Premièrement, comme le dit Daniel Kahneman dans Thinking Fast and Slow, la connaissance des biais cognitifs n’empêche pas d’y être soumis. Vous avez beau savoir que le cerveau préfère porter son attention sur les informations qui confirment ses opinions, ce n’est pas demain la veille que vous allez partir en quête de toutes les informations qui invalident votre opinion.

Ensuite, le quotient affectif des sujets de discussions est plus ou moins variable. Parler du « scrutin majoritaire binominal à deux tours » suscite peut-être moins d’émoi que, disons, la déforestation liée à la culture de l’huile de palme en Indonésie. Je parie que vous aurez probablement une opinion plus tranchée sur « ce qu’il faut faire » dans le cas de l’huile de palme, et une aptitude moindre à en discuter avec du recul. Pourtant, en vous penchant sur le sujet, vous réaliserez peut-être que le boycott n’est finalement pas une si bonne idée qu’il n’en avait l’air, compte tenu du rendement élevé de cette huile, dont les éventuelles remplaçantes exigent plus de surface cultivable – j’avais bien parié, non ? La règle qui se cache derrière cela est simple : plus la dimension affective d’une question de société est élevée, plus les réponses apportées à cette question seront tranchées, quasi-binaires. Cela s’explique par le fait que nos émotions sont des déterminants importants de nos jugements. Sur les sujets sensibles, elles prennent largement le dessus : faire un effort de veille critique devient alors le parcours du combattant. En disant cela, je ne sous-entends pas que la réflexion mène nécessairement à une conclusion opposée (et plus sage) à celle que l’on peut tirer dans un état émotif – au contraire. Je dis simplement que les sujets les plus polarisants sont, d’après moi, ceux sur lesquels il est le plus facile d’abandonner une démarche de réflexion et de juste compréhension des phénomènes.  Et c’est probablement pour cela que Jean s’identifie à la savane dès qu’il entend le mot « animal ».

Enfin, l’aptitude à rester critique dépend également du contexte dans lequel on se trouve. Si un malfaiteur me séquestre et me laisse choisir entre “lui donner tout mon argent” et “boire un liquide mortel”, la première question qui me viendra à l’esprit ne sera probablement pas : « la létalité de son liquide a-t-elle été testée en double aveugle et validée par les pairs ? » – le type de protocoles scientifiques qui servent à évaluer des affirmations et des hypothèses. Non, je me vois plutôt en train de paniquer : « sait-il que je suis fauché, et que je n’ai rien à lui donner ? ».  Si cet exemple est (un peu) extrême, reprenons le cas de nos amis les experts médiatiques. Même dans l’hypothèse où ceux-ci sont bons dans leur domaine de réflexion, le format de certains médias complique leur tâche de rester critique sur les sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Une émission axée sur l’actualité récente, où l’on mélange “intellectuels”, “politiques” et artistes” – chacun disposant d’un temps de parole limité – n’est probablement pas le meilleur endroit pour développer rigoureusement et prudemment des propos. Cela ne veut pas dire que c’est impossible, mais que ça demande beaucoup de contrôle de soi.

Finalement, la persistance des biais qui interviennent dans nos jugements (malgré notre connaissance de ceux-ci), notre tendance à manquer de recul par rapport à des sujets sensibles et les contraintes imposées par le contexte font qu’il est difficile de faire preuve d’esprit critique sur les sujets dont nous n’avons pas la maîtrise – et même sur ceux que nous connaissons bien. La domaine-indépendance de l’intelligence est par conséquent un idéal inatteignable, mais vers lequel il semble souhaitable de tendre pour penser plus librement. Dans cet esprit, questionner nos idées reçues et nos croyances, chercher à comprendre le point de vue de nos contradicteurs, mettre à distance nos émotions lors d’un débat (sans les nier), et privilégier les moyens d’expressions qui nous octroient le temps nécessaire au développement de nos idées sont des démarches qui vont dans le bon sens. Puisse la brillance de Jean lui permettre de comprendre cela et le faire sortir de la savane !

T. ROTH

 

 

 

L’activisme furtif ?

One for the 'Bacon tho...' brigadePour de nombreuses personnes qui deviennent des végétaliens, l’activisme ou la sensibilisation des individus est la prochaine étape logique. Une fois qu’on a découvert l’horrible cruauté qui se cache derrière les produits d’origine animale, il est difficile de ne pas vouloir en parler à tout le monde. Le hic, c’est qu’on risque de se faire taxer de «vegan prêcheur», et de faire fuir les gens. Alors que faire? Vous pensez que la plupart des gens que vous connaissez et en fait la plupart des gens aiment les animaux et ne voudraient pas les voir blessés. Vous voulez que les autres fassent la connexion que vous avez faite. Vous voulez simplement communiquer avec les gens ordinaires, mais savez que peu de gens sont réceptifs à votre message. Eh bien, dans ce cas, il y a un type d’activisme que tout le monde peut faire, c’est gratuit et vous n’avez même pas besoin de parler à quelqu’un.

C’est ce qu’on appelle l’activisme furtif et c’est super simple. Vous sensibilisez les gens à Who knew pork was made from pigs?la souffrance animale sans enfreindre les lois. Comment? Eh bien, il a plusieurs manières de faire. L’autre jour, j’ai lu un article dans la presse à propos d’une jeune femme qui avait acheté un paquet de spaghetti à la bolognaise. Jusqu’à présent, rien de particulier. Cependant, quand elle a pris le carton pour le cuisiner plus tard, elle a découvert, à son horreur, qu’un autocollant avait été apposé sur le film plastique. L’autocollant montrait la photo d’une vache effrayée. Avec l’image figurait un message de ladite vache informant la jeune femme que son «choix personnel» avait lui coûté la vie — à la vache. Quand j’ai lu l’article, je pensais que le titre devrait plutôt être quelque chose comme « La femme entend la vérité et se sent mal à l’aise pendant cinq minutes .» Je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’une graine a été plantée et que celle-ci donnera lieu à un changement. Si une personne plus cool – c’est-à-dire qui n’en aurait pas fait un scandale – avait été la seule à découvrir le message, peut-être aurait-elle sérieusement envisagé de devenir végétarienne. Qui sait?

Some toys I found for sale in a supermarket recently.Il y a quelques sites Web où vous pouvez acheter des autocollants similaires et les coller clandestinement sur des produits de viande de supermarché (ou même du lait ou des œufs). L’approche que je prends est légèrement différente. D’une part, les autocollants coûtent de l’argent et j’ai aussi tendance à être un peu spontané, donc j’oublierais probablement de les prendre avec moi. Ce que je fais, c’est que je vais dans la section jouets du supermarché, ramasse des peluches pour animaux de ferme (les cochons de Peppa sont partout, mais j’ai aussi trouvé des vaches, des moutons et des poulets) et les dépose dans mon chariot. Je me promène ensuite à faire mes courses jusqu’à ce que j’arrive à l’allée de la viande.

Do children realise?Je dois être honnête avec vous ici, je suis assez timide et j’étais un peu inquiet de me faire prendre en les plaçant à côté du produit de viande correspondant. Il s’avère que je n’avais rien à craindre. De nos jours, les rayons viande sont assez calmes en général. Je suis rarement dérangé car je mets des vaches en peluche à côté du bœuf, des moutons à côté de l’agneau et des cochons à côté du porc. Je vais alors prendre une photo rapide et passer à autre chose, les laissant là.

Trying to counter cognitive dissonance.
Tentative de lutter contre la dissonance cognitive

Qu’est-ce que j’espère atteindre par ceci? Eh bien, je veux juste aider les gens de la manière la plus calme possible, pour faire le lien. Je veux que les gens voient l’incohérence qu’il y a dans le fait d’encourager les enfants à aimer et à prendre soin de ces jouets, tout en les encourageant à manger leurs vrais partenaires. Je veux initier une conversation embarrassante entre un enfant et un parent. Je veux que les gens y songent à deux fois avant d’acheter de la viande. Je veux essentiellement encourager les gens à réfléchir, ce qui ne peut jamais être une mauvaise chose.

Cuddly cow next to minced cow.

 

En ce qui concerne les supermarchés, ils ne peuvent jamais vous dire que vous dépassez les bornes. Vous prenez simplement un produit d’une partie du supermarché et le placez ailleurs. C’est beaucoup moins dérangeant que lorsque mon ami avait l’habitude de trouver des paquets de couches dans l’allée de l’épicerie où il travaillait. Ayant travaillé dans les magasins moi-même, je ne vois aucune raison de s’opposer à cette tactique. Donc, si vous n’êtes pas du genre extraverti, ne vous sentez pas à l’aise pour ‘déranger’ vos amis mais que vous voulez quand même communiquer avec les gens, l’activisme furtif pourrait être pour vous. C’est un peu de méfait qui pourrait simplement pousser les gens sur la bonne voie.

Ceci est une traduction de l’article publié sur Vegan.uk par Tofu Temptress. 

Menus végétaliens comme repas d’avion par défaut : une utopie ?

Traduction d’un article du Vegan Strategist, auquel j’adhère totalement.

Dans mon post précédent, j’ai décrit le changement de l’option par défaut comme une stratégie intéressante pour créer un changement de comportement (et d’attitude). J’ai suggéré que c’était une tactique intéressante surtout en ce qui concerne les changements institutionnels. Pouvant être utilisée par les gouvernements, les entreprises et les organisations, elle crée des comportements et (indirectement) des changements d’attitude, tout en conservant la «liberté de choix».

Ici, je veux suggérer un espace concret où l’option par défaut pourrait être mise en œuvre: les avions.

Quand je veux un repas végétalien sur un vol, je dois penser à le préciser lors de la réservation, trouver l’endroit où je peux le demander sur leur site, ou contacter un agent de voyage. Ce n’est pas l’option par défaut, et c’est un peu compliqué. Et demander mon repas spécial ne garantit même pas que je vais l’obtenir (comme c’est arrivé sur mon dernier vol – j’emmene toujours mon propre repas pour être sûr).

why not make vegan meals the default meals on airplanes?
Pourquoi ne pas faire des repas végétaliens les repas par défaut dans les avions?

Imaginez maintenant l’inverse: les passagers reçoivent un repas végétalien (qui n’a pas forcément besoin d’être appelé végétalien, il peut s’agir d’une «lasagne aux légumes» ou d’un «risotto aux champignons» ou autre). Si quelqu’un se plaint que le repas ne contient pas de viande, l’agent de bord lui dirait: «Je suis désolé, vous auriez dû demander un repas spécial.

Ce système présente plusieurs avantages pour les compagnies aériennes:

  • cela simplifie les choses : le nombre de repas spéciaux est considérablement réduit. Regardez cette liste d’options qui est venue avec le repas spécial que j’ai eu récemment. Bon nombre d’allergies et de préférences (religieuses ou non) seraient couvertes par un repas végétalien (bien que nous devrions faire attention à les regrouper pour ne pas avoir une option végétalienne complètement insipide).

list of special meals on airplane

  • il réduit les coûts : les repas végétaliens peuvent être moins chers, et il y a des économies d’échelle
  • c’est mieux pour l’environnement, et la compagnie aérienne peut l’utiliser dans sa publicité
  • c’est mieux pour la sécurité alimentaire. Les repas à base de protéines végétales ne présentent pas les mêmes risques pour la santé que les repas à base de viande, par exemple, en cas de problème de réfrigération.

Et en plus de cela, la première compagnie aérienne à le faire pourrait attirer l’attention des médias internationaux. Cela servirait également d’exemple pour d’autres entreprises. Idéalement, les repas seraient si bons que personne ne se plaindrait, et la compagnie aérienne deviendrait célèbre pour ses repas.

À mesure que l’acceptation des repas végétaliens augmente et que les entreprises et les gouvernements deviennent plus sensibles aux changements climatiques et aux problèmes de santé, je crois qu’un repas végétalien comme option par défaut dans les avions peut être réaliste. Vous aimez l’idée ? Passez le message !

Traduit par T. ROTH

“Comment créer un monde végane : une approche pragmatique”, par Tobias Leenaert

Traduction de la critique faite par modvegan. J’ai fait quelques ajouts personnels, mais je ne reprends pas nécessairement à mon compte tous les points développés ici.

Dans son récent livre (en anglais) “How to Create a Vegan World”, Tobias Leenaert dévoile une approche pragmatique du militantisme végane. Au fil des pages, il défend l’idée que l’objectif des véganes devrait être l’atteinte d’un point de bascule, permettant ainsi au véganisme de devenir le mode de vie par défaut.

Tobias Leenaert a passé sa vie à défendre les droits des animaux, d’où son désir de trouver la forme la plus efficace et la plus pragmatique d’activisme qui soit. Il a aidé à fonder l’organisation belge EVA (Ethical Vegetarian Alternative), qui a fait campagne avec succès pour que Gand devienne la première ville proposant une journée végétarienne hebdomadaire. Il collabore désormais avec Melanie Joy, psychologue végane et activiste, au Centre of Effective Vegan Advocacy (CEVA). En outre, il a co-fondé Pro-Veg, un groupe pro-végane dont l’objectif est de réduire la consommation animale de 50% d’ici 2040.

L’approche pragmatique de Tobias Leenaert

Ses idées font débat : au sein de la communauté végétalienne, les approches (trop) pragmatiques du militantisme ne sont pas toujours appréciées. En effet, les véganes éthiques trouvent généralement le pragmatisme moins souhaitable que l’idéalisme – généralement. Mais qu’entend-on par activisme pragmatique ? Si l’approche de T. Leenaert comprend plusieurs axes, on retiendra notamment le fait d’adapter son argumentation en fonction de la sensibilité de son interlocuteur. Concrètement, cela le conduit à aborder le véganisme non seulement par le point de départ que sont les animaux, mais aussi l’environnement et la santé.

Ainsi, ses détracteurs craignent que les approches pragmatiques ne conduisent les véganes sur une « pente glissante », où la définition du véganisme se dilue, ne se transformant en rien d’autre qu’un régime, plutôt que de rester fidèle à ses idéaux révolutionnaires.

Le critique le plus connu d’une approche pragmatique est le professeur Gary Francione, dont le livre Animal Rights: The Abolitionist Approach a jeté les bases du mouvement abolitionniste au sein de la cause animale. Francione pense que le véganisme doit toujours être présenté comme une base morale, et que d’autres raisons de manger un régime végétalien (comme la santé personnelle ou l’environnement) nuisent grandement au mouvement, à moins que les droits des animaux soient clairement au cœur de ses décisions alimentaires.

Cela peut mettre les militants dans une position inconfortable (et inacceptable pour certains) : celle de représenter plus ou moins la police de pensée végétalienne. Cela est particulièrement évident dans des publications comme le site d’informations Ecorazzi, qui consacre une quantité considérable de ses efforts journalistiques à démontrer que les végétaliens ne sont pas “vraiment végétaliens” parce qu’ils sont végétaliens pour leur santé, plutôt que pour les animaux.

Cette approche définie par Francione rejette également le réductarisme, c’est-à-dire le mouvement qui vise la diminution graduelle de la consommation individuelle d’animaux. Pour quelle raison ? Le fait que le réductionnisme ne demande pas explicitement et exclusivement aux gens de devenir végétaliens.

Le pragmatisme ne nuit pas nécessairement à l’idéalisme

Chose intéressante, je trouve souvent que, malgré le discours de leurs contradicteurs – que je peux évidemment comprendre, les défenseurs des animaux pragmatiques tels que Leenaert sont les plus optimistes et idéalistes sur le changement du monde. C’est peut-être parce que, contrairement à l’approche abolitionniste de Francione, une stratégie pragmatique ne repose pas sur la bonne volonté et l’autodiscipline des autres. Nous en reparlerons d’ailleurs dans mes prochains écrits sur le nudge.

En fait, pour que l’approche abolitionniste du véganisme réussisse, les militants doivent changer le cœur et l’avis des gens. Ce n’est évidemment pas suffisant, mais pour être un défenseur abolitionniste vraiment efficace, nous devons d’abord changer les cœurs et les esprits (en persuadant les gens de devenir véganes pour les animaux, et pour aucune autre raison), ce qui n’est pas une tâche facile.

Et tandis que Leenaert sympathise clairement avec l’idéalisme derrière cette approche, il ne veut pas attendre que le monde choisisse le végétalisme par bonté de cœur.

Ce livre est rempli de rêves ambitieux d’un monde végétalien. Mais il est également rempli d’une myriade de stratégies pratiques pour aider les défenseurs des animaux à communiquer plus efficacement leur message.

Accepter toutes les raisons

Leenaert soutient qu’au lieu d’insister sur le véganisme éthique comme base morale, nous devrions “autoriser” toutes les raisons. Cela signifie donner aux gens la possibilité d’adopter un régime alimentaire à base de plantes pour des raisons de santé ou d’environnement. Cela signifie aussi (peut-être) demander aux gens de réduire leur consommation de produits animaux, plutôt que de toujours demander aux gens de devenir véganes.

Je suis quelque peu mitigé sur ce point, car je ne préconise pas (et je ne le ferai probablement pas) personnellement un reducétarisme. Il y a déjà beaucoup de grands défenseurs du réductarisme, comme Brian Kateman. Et je ne pense pas que le monde ait nécessairement besoin de plus de véganes pour demander aux gens de réduire leur consommation d’animaux. D’une part, je suis assez d’accord avec Francione sur le fait qu’il est moralement incohérent de demander aux gens de faire un peu moins quelque chose que vous trouvez mal. Pour être franc, je demanderais plutôt aux gens d’arrêter de manger des animaux. S’ils s’arrêtent, génial. Et s’ils en mangent moins, c’est toujours bon, car cela augmentera la demande d’options véganes.

(Et peut-être tous les styles de militantisme ?)

Cela conduit à un autre aspect du militantisme végane qui n’est pas abordé directement dans le livre, mais qui est vraiment important selon moi: les différents styles de militantisme. Je ne pense pas qu’il existe une meilleure approche du militantisme. Ce qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner pour une autre. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai soutenu par le passé que l’activisme n’a pas besoin d’être parfait pour être efficace, et nous ne devrions pas perdre notre temps à critiquer les autres pour ce que nous percevons comme un activisme «inférieur». Et même si je comprends l’argument de Tobias selon lequel nous devrions concentrer nos maigres ressources sur les formes les plus efficaces d’activisme, je crois que cela ne tient pas compte de la variation individuelle entre activistes. Un jeune volontaire enthousiaste de DxE – l’équivalent de 269 Life Libération Animale – pourrait être complètement désintéressé par le fait de travailler sur la politique publique. En revanche, il pourrait être incroyablement motivé par une protestation de rue. A l’inverse, une militante dont l’approche est réformiste risque de se sentir mal à l’aise en marchant aux côtés de quelqu’un qui crie « Nous tuons des animaux juste pour votre plaisir gustatif ! » dans un mégaphone. Il y a plus d’une façon d’éplucher une carotte, et il y a autant d’approches qu’il y a de personnes.

Conclusions

J’ai vraiment apprécié ce livre, et je l’ai trouvé particulièrement utile en tant que contre-argumentation à Animal Rights: The Abolitionist Approach de Francione, que j’ai également apprécié mais qui manquait de stratégies pratiques, particulièrement dans le domaine des affaires (Francione a peu d’intérêt pour ce qui est du commerce, et ça se voit).

J’apprécie aussi beaucoup le fait que « Comment créer un monde végane » examine exactement comment un point de bascule pour le véganisme peut être atteint, explorant par là même la psychologie du changement. Alors que «l’approche abolitionniste» de Francione porte sur la philosophie éthique, «l’approche pragmatique» de Leenaert se penche davantage sur l’architecture des choix et pousse les gens vers le changement.

Alors que les militants abolitionnistes sont susceptibles de se moquer de l’approche pragmatique de Leenaert pour son impureté, il est important de noter que les spécialistes du marketing n’utilisent pas l’éthique pour attirer les consommateurs. Ils utilisent la psychologie. Et la psychologie fonctionne mieux.

Au lieu d’essayer de faire appel (exclusivement) à la nature supérieure de la foule, Leenaert propose une autre option : lui donner de «mauvaises raisons» de faire le bon choix. Cela ne signifie pas une tromperie délibérée. Cela signifie simplement abandonner le contrôle du médium en faveur du message. Les militants véganes sont des vétérans en ce qui concerne le fait de dire aux gens non seulement ce qu’ils devraient penser des droits des animaux, mais pourquoi ils devraient le croire. Et ça ne marche pas très bien. Il est peut-être temps d’adopter une approche qui vise à aider les gens à changer leur comportement, sans nécessairement faire de la repentance et de la conversion notre priorité.

Que pensez-vous d’une approche pragmatique ? Est-ce que ça marche pour vous ? Vos retours m’intéressent.

 

 

 

 

 

Faut-il taxer la viande ? Des économistes s’interrogent

La question peut sembler quelque peu saugrenue. S’agirait-il d’une lubie de militants anti-viande zélés ? Pas vraiment. C’est l’interrogation sur laquelle s’est penché jeudi dernier Nicolas Treich, directeur de recherche à l’Institut National de Recherche Agroalimentaire (INRA), lors d’une conférence sur l’économie de la condition animale. Économiste de formation, il s’emploie depuis plusieurs années à traiter la problématique de la consommation de viande en termes économiques. C’est donc avec rigueur scientifique et honnêteté intellectuelle que le conférencier a présenté ses travaux à un public nombreux et enthousiaste.

Consommation de viande : où en est-on ?

La France semble être entrée dans une phase où la consommation de viande diminue… « à une exception près », souligne l’économiste. En effet, si les achats de viandes bovines, ovines et porcines sont sur le déclin (jusqu’à -10% pour la viande de boeuf en 15 ans), la consommation de volaille quant à elle s’accroît considérablement. Une tendance qui n’est pas sans poser quelques problèmes, que l’on peut appréhender avec les outils classiquement utilisés en sciences économiques.

Les coûts de cette consommation

Lorsque la production ou la consommation d’un bien nuit à une tierce partie,  on parle généralement « d’externalités négatives ». Dans la mesure où, au-delà de son strict coût de production, la consommation actuelle de viande entraîne d’autres coûts pour la société, elle est bien productrice d’externalités négatives. Voyons ce qu’il en est.

Premièrement, son niveau de consommation est trop élevé d’un point de vue purement sanitaire, si bien que la France est le pays européen avec la consommation la plus élevée d’acides gras, dépassant ainsi les préconisations de l’OMS. Un tel niveau de consommation a donc des répercussions épidémiologiques, en plus de peser financièrement sur le système de santé.

Deuxièmement, les impacts environnementaux de l’élevage sont très importants. Pollution locale de l’air liée aux émissions d’ammoniac, pollution de l’eau, pollution des sols, déforestation : les conséquences négatives de cette activité sont nombreuses. La plus inquiétante est sans doute l’émission de GES : l’élevage représente 15% des émissions de gaz à effet de serre, soit plus que tous les transports réunis. Pourtant, le secteur ne représente qu’environ 1 à 2% du PIB.

Le hic, c’est que la production de viande est largement subventionnée, ce qui signifie qu’une partie des impôts finance cette activité et ses externalités négatives sur les plans sanitaires et environnementaux. Un financement dont on peut par conséquent mettre en cause la légitimité, et ce d’autant plus que la viande entraîne des externalités négatives indéniables pour les animaux eux-mêmes ainsi que pour les citoyens qui s’en soucient.

Faut-il taxer la viande, dès lors ? 

Comme toute activité économique à l’origine d’externalités négatives, il est possible d’envisager sa taxation. C’est ce principe qui a conduit le gouvernement Ayrault à mettre en place une taxe carbone sur les produits énergétiques en 2014. Concernant la viande, cela serait d’autant plus faisable que les principaux arguments opposables à la taxation sont peu recevables. En effet, les arguments classiques du “choix personnel” ou de la “liberté de manger ce que l’on veut” font pâle figure par rapport aux externalités négatives du produit en question.

C’est pour cette raison que dans leurs différents rapports, le Conseil suédois de l’agriculture (2013), l’ONU (IRP, 2016) et le Conseil Economique pour le Développement Durable (2016) préconisent la taxation de la viande. Malgré cela, les pouvoirs publics français – et même européens – peinent à envisager la régulation de l’élevage. Pour l’heure, ils restent cantonnés dans une logique de subvention de la filière au lieu de l’inviter à prendre en charge le coût des externalités qu’elle génère. Une position qui peut sembler contradictoire avec les discours affichés. Make our planet great again !

T. ROTH

 

 

Le business végane qui ne dit pas son nom, un levier stratégique

L’article dont je publie ici la traduction a été mis en ligne (en anglais) sur le site du Vegan Strategist.

Nous véganes aimons crier le fameux mot sur tous les toits. Nous aimons le voir sur les produits et les menus de restaurants. C’est compréhensible : le fait de voir écrit “végane” permet non seulement d’identifier ce qu’il est possible de manger, mais est également supposé sensibiliser les gens au véganisme en général. Cependant, il se pourrait bien que c’est en n’utilisant pas le mot végane… qu’on vendrait plus de produits véganes.

La première fois que j’ai entendu une chose pareille, c’était il y quelques années, dans un supermarché “Whole Foods”, au beau milieu de la Californie. Le magasin était censé proposer un cake végane : je ne le voyais nulle part. J’avais alors demandé à la responsable de rayon où il se trouvait. Elle me l’avait montré, en me précisant que le mot végane n’y figurait plus. La raison ? Le cake se vendait trois fois plus depuis que le label avait été retiré ! 

Plus récemment, j’ai vu s’agrandir le nombre de commerces que j’appelle “stealth vegan”, ces lieux où l’on trouve des produits véganes, même si c’est à peine communiqué – quand ça l’est. Laissez-moi vous donner deux exemples que j’ai récemment rencontrés.

A Melbourne (et probablement dans d’autres villes australiennes), on trouve la chaîne “Lord of the Fries“. Ça ressemble à un fast food classique, avec son  lot de burgers et de boissons sucrées, mais c’est végétarien et végane. Si vous regardez scrupuleusement, c’est communiqué. Mais comme me l’ont fait remarquer certains amis, non seulement leur clientèle majoritaire n’est ni végétarienne ni végane, mais en plus ces gens là ne savent même pas qu’ils n’y mangent pas de viande ! On m’a dit que certaines personnes le découvrement seulement quelques mois après y avoir été.

The menu at Lord of the Fries, Melbourne, Australia
Le menu chez Lord of the Fries, à Melbourne, en Australie

Autre exemple : la modeste chaîne de crèmes glacées Gela en Israël. Là où je suis allé, il y avait un petit sticker “vegan friendly” sur le comptoir, qui leur avait été donné par une association israélienne. J’ai demandé à la vendeuse – puisque je ne lis pas l’hébreu – s’il y avait autre chose dans le magasin indiquant que tout y est végane. Elle m’a répondu que non : la plupart des gens qui viennent ne savent pas que c’est 100% végane.

Gela in Israel only has a vegan friendly sticker, but everything is vegan.
Gela en Israel affiche un sticker “vegan-friendly”, mais tout y est végane.

Encore un autre exemple :  Ronald’s Donuts,  un petit magasin de donuts à Las Végas. Rien dans cette structure n’indique qu’il y a quelconque produit végane, et si voulez savoir quel donut est végane, vous devez le demander.

Pourquoi ces commerces – et beaucoup d’autres – sont-ils si modestes sur le fait d’être complètement végétarien ou végane ? Ce n’est visiblement pas parce qu’ils sont embarrassés d’utiliser le mot. En fait, c’est parce qu’ils savent qu’à cette heure-ci, ces mots repoussent les gens plus qu’ils ne les attirent. Végétarien et végane, pour beaucoup de gens, ça ne signifie pas valeur ajoutée, mais valeur soustraite. Pour comprendre ce qu’il se passe, pensez à vote propre réaction face à un restaurant sans gluten. Si vous ne mangez pas sans gluten, vous pensez probablement que ces plats ne seront pas aussi bons que les plats normaux. Quelque chose leur a été retiré (le goût, peut-être?). Evidemment, même si le fait que ça soit sans gluten ou pas ne préjuge en aucun cas de la qualité de la nourriture, le fait est que le préjugé persiste : si c’est sans gluten, c’est moins bon.

Vous devez sûrement penser : mais ne risquent-ils pas de rater des clients ? Un végane va simplement passer devant et ne saura jamais qu’il peut y manger, non ? Certes, ils peuvent effectivement louper certains clients, mais ils vont probablement en gagner davantage. De plus, les végétariens et les véganes trouveront toujours des lieux où manger sans viande, via le bouche à oreille, des applis comme Happy Cow (l’équivalent de notre Vegoresto) ou autres. En d’autres termes, nul besoin de mettre le mot VEGANE en majuscules sur la devanture du magasin.

Tout cela changera à mesure que la majorité appréciera les produits végétaliens. Pour l’heure, un des moyens de favoriser cette appréciation, est de laisser les gens manger végane sans leur dire que ça l’est. S’ils se rendent compte par après que c’était végane (et qu’ils ont aimé ça), alors c’est tant mieux.

Et au cas où vous ne l’auriez pas réalisé : ce qui rend tout à fait possible le business “stealth vegan”, c’est que nous disposons déjà d’alternatives fantastiques pour beaucoup de produits : les gens n’y voient que du feu. C’est un progrès !

Article traduit par Tristan R.