Peut-on moraliser la filière viande?

L’idée d’ôter la vie à des êtres sensibles suscite généralement l’inconfort, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans le système de valeur des individus. Peu de gens raisonnables défendent ardemment et érigent en idéal la mise à mort d’êtres sensibles, fût-ce au nom de la satisfaction de besoins vitaux. Généralement, les gens qui mangent de la viande ne montrent d’ailleurs aucun signe d’hostilité envers les animaux d’élevage.  Pourtant, la production de viande implique inéluctablement la souffrance et la mise à mort de ces êtres. Tel est le paradoxe de la viande, bien décrit par Enrique Utria.

Cette production semble en fait contraire à la morale commune, c’est-à-dire à la règle de conduite généralement admise selon laquelle « il est mal de tuer » un individu lorsque ce n’est pas justifié, peu importe l’espèce à laquelle il appartient [1]. En effet, dans la mesure où il existe des alternatives végétales à la viande,  en consommer ne constitue plus une nécessité vitale [2]. Ainsi, le fait que les abattoirs existent encore ne saurait être justifié par un principe de survie et contrevient de fait au précepte moral en question.

Dès lors, la question a de quoi troubler : peut-on moraliser une filière qui, compte tenu des conditions dans lesquelles elle exerce, transgresse de fait un principe moral majeur? La réponse semble évidente : aussi longtemps que nous aurons la possibilité de nous passer de viande, en produire et en consommer relèvera d’une faute morale [3]. Pourtant, les discours proposant de « moraliser la filière viande » ou de produire de la viande « éthique » se multiplient.

Pour savoir si ces propositions se hissent bien à la hauteur des attentes qu’elles suscitent, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend généralement par « moraliser » ou rendre « éthique » : soumettre une pratique à des règles morales communément admises. La question est de savoir quelle règle prend-on pour référence. Sur ce point, le discours des communicants de la filière viande consiste à dire que si l’animal a eu une « bonne vie », ou n’a pas souffert lors de sa mise a mort, il est « éthique » de le tuer pour s’en nourrir. Même si ce n’est pas nécessaire, c’est acceptable parce que l’animal abattu n’a pas été physiquement maltraité, nous laissent-ils comprendre.

Cette idée comporte un risque majeur : en jouant sur l’ambiguïté du mot éthique – découlant du fait que l’éthique est de nature subjective -, elle pourrait définitivement enterrer le principe moral selon lequel il n’est pas acceptable de tuer un être sensible sans justification valable. Si ce discours l’emportait, serait devenue morale auprès de la population toute exploitation et mise à mort « bienveillante » : le consommateur n’aurait plus aucun malaise à songer aux animaux qu’il mange, puisqu’ils ont été « heureux ». On aurait ainsi bien moralisé la filière viande, mais seulement au prix du sacrifice d’un principe moral fondamental.

Telle est l’une des étapes nécessaires de la moralisation de la filière viande : vider la morale [3] de sa substance, pour la faire tendre vers une règle beaucoup moins exigeante envers le respect de la vie et des intérêts propres des animaux non-humains.

Une fois cette phase franchie, l’accomplissement de la moralisation nécessairement édulcorée se heurte à un problème d’ordre pratique : est-il véritablement possible de s’assurer du bien-être des animaux consommés ? La tâche suppose une législation très stricte, qui régulerait chaque aspect de la vie de l’animal : détention, transport, abattage. Parallèlement, il faudrait assurer un contrôle infaillible du respect des procédures et développer un système d’incitations-sanctions. Consommateurs, producteurs et législateurs s’assureraient conjointement de l’absence de souffrance des animaux abattus. Un tel changement de paradigme exige la mobilisation de ressources humaines et financières conséquentes, et ne pourrait que s’opérer s’il obtenait l’approbation de toutes les parties prenantes.

Autrement dit, même si l’on prenait pour acquis qu’il est moral de tuer sans nécessité, il est permis de douter de la possibilité d’une moralisation effective de la filière viande.

La principale raison d’être sceptique, au-delà de l’ampleur de la tâche à accomplir, c’est son incompatibilité apparente avec le fonctionnement actuel des entreprises capitalistiques. Pour atteindre leur objectif primordial de rentabilité, elles traquent les dépenses improductives afin de maximiser leur performance : tels sont les principes du lean management, le modèle d’organisation industrielle qui s’est largement répandu depuis les années 70. Cette volonté de réduire les pertes et de réaliser des économies d’échelles est au cœur même de l’élevage intensif, un modèle dont l’incompatibilité avec le bien-être animal n’est plus à prouver.

Dans ces conditions, on peut supposer que pour être acceptées par les producteurs, les mesures dites d’amélioration du bien-être animal ne doivent pas entraver l’efficacité du processus de production dans sa globalité. Il faudrait en fait dépasser le dilemme entre morale et productivité. Le problème est que pour maximiser leur productivité, les unités de production recourent généralement à l’automatisation et à la rationalisation des tâches, d’où l’élevage industriel. Ainsi, il est raisonnable de penser que les producteurs de viande ne peuvent pas améliorer le « bien-être animal » sans renoncer partiellement à leur productivité. Un sacrifice qu’ils n’accepteraient probablement qu’à condition d’augmenter leurs prix de ventes, ce qui n’irait pas dans le sens du consommateur.

Finalement, des raisons aussi bien théoriques que pratiques permettent d’affirmer que la moralisation de la filière viande est un vœu pieux. Par conséquent, pour quiconque se soucie du bien-être animal, la solution la plus rationnelle consiste à se positionner en faveur de l’interdiction de la viande tout en encourageant le développement d’alternatives végétales qui conviennent à tout le monde.

T. ROTH

NOTES 

[1] Selon ce principe moral, la production de viande est seulement justifiée si aucune alternative satisfaisant les apports nutritifs vitaux n’est disponible.

[2] Dans toute société où il est possible de se supplémenter facilement en vitamines B12 et D, ainsi qu’en oligo-éléments essentiels.

[3] D’après le principe précité.

[4] La « morale » désigne ici la matrice contenant les règles de conduite approuvées par la majorité de la population.

 

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